Compte rendu Congrès 2015

Compte rendu du 2ème Congrès francophone de la Médecine de la Personne

20 et 21 novembre 2015 à Poitiers

 

 Congre s claeys 1                                             

                                   Alain Claeys, député-maire de Poitiers, au cours de sa présentation sur la loi et la santé           

 

Un congrès est un point d’orgue, un moment dans la vie d’une institution, qui vient tantôt fermer une boucle, tantôt relancer une ou des actions. C’est, en tous cas, l’occasion de préciser et de redire quels sont les objectifs de l’institution qui l’organise.

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Donc l’OFMP pour la première fois de sa courte histoire organisait un second congrès. Il n’est plus question de fouillis enthousiasmant, mais bien de centrer nos échanges sur un point précis, de focaliser sur PARLER, donc échanger, écouter, traduire d’un côté ; parler à qui, à quelle(s) personne(s), et comment d’un autre côté.

Pour cela, il fallait quelqu’un qui centralisa et organisa ce « moment fécond » : ce fut, une fois de plus, Brigitte Greis, vice- présidente de l’OFMP, dont la modestie n’égale que l’efficacité. Sans elle, il n’y aurait pas eu de congrès. Et cela prend, dans les circonstances du moment, celles des attentats de Paris et l’état d’urgence, une valeur énorme.

Car on ne peut passer sous silence ces circonstances, comme, en bonne méthode clinique, on ne peut passer sous silence les conditions dans lesquelles apparait un symptôme ou une maladie. On ne peut faire « comme si », dénier cette dimension de la réalité.

Un moment, ou certains, extrémistes et vociférateurs, voudraient faire taire toute liberté de penser, à coup d’affirmations péremptoires, d’actions violentes, ou de dissimulation derrière une religion ou une idéologie mal comprise. Dans ce moment, PARLER devient acte de liberté, acte politique, et j’oserai aller jusqu’à dire acte de foi.

Faire de ce congrès, mitonné dans le calme, un temps d’urgence et de nécessité, est devenu manifestation commune : le soutien indéfectible de l’Espace Mendès France à Poitiers, qui nous accueillait, et de tous les participants inscrits dont aucun ne fit défaut (ou a peu près), malgré l’inquiétude générale.

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Le déroulement du congrès fut simple et clair.

Après un court bilan des activités de l’an passé, et la raison d’être de ce congrès, on tenta d’en démontrer la logique et la constance, et de montrer comment cela avait d’ores et déjà débouché sur des projets (ceux-ci seront développés dans des notes complémentaires à la disposition des personnes intéressées).

Puis, bille en tête, trois interventions placèrent la barre très haut, tant ils montraient que le thème du congrès s’inscrivait dans l’évolution de la ou plutôt des philosophies générales (Prof. Gil), dans l’histoire récente, séculaire de la médecine et des soins, progressivement séduite puis contrainte par des dérives (ou une évolution) technique, machinique ( si je peux me permettre ce néologisme) et économique – ou règnerait en maitresse la loi d’airain des marchés (Prof. Weil).

Et comment les législateurs, les décideurs, les politiques sont à la fois pris dans ces contraintes, tout en ouvrant les lois à un plus grand respect de la personne, de ses choix et de ses orientations, dans le cadre, plus ou moins souple, de décisions collectives.  

Et M. Alain Claeys (co-auteur de la loi sur les fins de vie) nous fit bien sentir que la fin de vie fait partie intégrante de la vie, et que le dialogue avec, ici, en l’occurrence, le mourant s’instaurait bien avant la mort, sans que cette mort ne devienne un objectif, mais une perspective probable

Ensuite et grosso modo, le congrès fut consacré à des exercices d’application avec le public de ce thème, à travers et avec des personnes ayant directement ou indirectement participé aux trois groupes de travail mis en place à la suite du premier congrès, et cela, dans une sorte de progression dramatique délibérée.

L’atelier «accompagner au fil du temps jusqu’au bout du temps » était directement centré sur les exposés précédents. Cette table ronde, commentée par Michel Billé (sociologue du vieillissement) reprit le concept d’accompagnement, illustré par des praticiens de terrain. Mais ce qui fut le plus admirable, c’est que l’on y donne la parole aux « souffrants », témoignage bouleversant justement bien accompagné par une gérontologue, un directeur de réseau gérontologique, et une directrice d’EPHAD).

Aucune recette ne fut donnée, mais des questions, à tous les niveaux d’un mille feuilles réflexif : sur la situation décrite, sur ses protagonistes, sur l’exploitation (le vilain mot mais il y a exploit là-dedans) par des professionnels sur des questionnements organisationnels – qui vont cadrer les choses-, sur les positionnements éthiques, moraux, philosophiques et idéologiques que cela montre ou démasque. Cela était dense et intense.

La table ronde suivante, sur l’annonce, les annonces faites aux malades, à son entourage et aux soignants eux même, commença par alléger ce poids émotionnel par l’humour : les photos et les commentaires du Dr Piketty montrèrent que tout ce que nous nous efforçons de dire, le malade, le patient, la personne concernée le sait déjà. Non seulement parce  qu’elle est la mieux placée pour sentir ce qu’elle est ou ce qu’elle a, mais aussi parce que, sans oser le dire clairement, nous commençons par le lui faire savoir par des moyens détournés, inconscients : ce reportage fut une révélation.

L’annonce, si elle n’est pas espérée, est une effraction dans la vie de la personne, et il doit, à son rythme et avec l’aide de professionnels formés s’en construire une représentation. Si elle est attendue, l’annonce permet de mettre des mots, une représentation encore, sur ce que la personne, le sujet ressent.

On s’est étonné de ce que cet atelier ait été peu discuté. Je crois qu’il ne s’agissait pas de problèmes d’horaire, mais de sidération. Ce discours a trois voix (Dr. Piketty, Dr. Montaz, Mme Greis, IDE), de style si différents, sur un même sujet montrèrent combien il est difficile de dialoguer devant un effet d’annonce. La même annonce faite sur un ton d’humour quelque peu provocateur, comme une méditation subtile sur la difficulté d’annoncer, et comme une réflexion profonde sur le qui dit quoi, a eu, me semble-t-il un effet d’annonce. Quoi qu’on dise, nous ne maitrisons pas intellectuellement ce qui est d’abord, pour le malade comme pour nous, émotionnel. Les trois orateurs ont eu le courage de s’y coller, la salle en fut émue, les participants en ont maintenant à s’en faire une représentation. Ce ne fut pas tout le congrès, mais c’en fut, un des moments les plus forts.

Le professionnel croit annoncer quelque chose d’objectif, de désaffectivé, il n’en est rien. Le professionnel, face à ses émois doit faire un travail identique à celui d’un patient. Se représenter les choses, cela prend du temps, et exige de la formation.

C’est donc ce qu’illustra, en apothéose pourrai-t-on dire, la dernière table ronde, sur la transmission. Animée par une directrice d’un institut de soins infirmiers, un groupe de médecins suisses qui se réunit, qui s’unit depuis des années, régulièrement, avec une psychanalyste particulièrement expérimentée, et qui réfléchit sans cesse à ce qu’il fait elle- même ( ici le Dr. Quartier), montre, à travers son adaptation de la méthode des cas (que l’on se réfère à Balint ou non, d’ailleurs) comment des idées, mais aussi des tour de main se transmettent de l’un à l’autre. C’est d’une tout autre dimension que la classique formation hippocratique (de maître à élève), ou de la formation universitaire.

A travers l’exemple de ce groupe se trouvèrent posées les questions de la transmission, de l’enseignement, de la formation – préalable ou en cours d’activité- de la médecine de la personne. Et au-delà ce ces  question, celle de la solidarité, du travail en commun, de la décision collective, de l’identification partielle, etc.) est posée. Et ce fut, pour les participants présents à ce moment, ce que Bion appelle apprendre par l’expérience, celle des autres certes, celle que l’on vit, ici et maintenant aussi.

Nous avions mis en place une soirée festive. On a pu croire que c’était une distraction, en dérivation sur le congrès, il n’en était rien dans nos intentions, et ce ne fut pas le cas au-delà de nos espérances. Nous utilisons,  avec toutes les réserves d’usage sur la vie des mots et leur fonction de suggestion, le langage comme véhicule privilégié. C’est bien pourquoi l’OFMP est francophone. Or la plus grande liberté par rapport à cette fonction langagière n’est pas celle de l’auditeur, mais celle du lecteur. Le lecteur peut parler de ce qu’il a lu, et souvent doit en avoir entendu parler avant de lire. Si la soirée festive fut une fête pour le plaisir partagé, elle donna une dimension supplémentaire au congrès.

Le prix littéraire, le livre d’Esculape, a été remis à Mme Rosa Montero (voir note sur le prix) qui nous a fait le grand honneur de venir de Madrid pour, justement, échanger avec nous, et qui a dit des choses essentielles sur la nécessité d’écrire et le besoin de lire.

Et il y fut présenté un montage théâtral à partir de textes de Louis Jouvet (dont un  personnage et une mise en scène fétiche fut Knock). Les comédiens eurent donc l’habileté de se montrer en blouse, pour incarner combien les propos d’un metteur en scène, attentif aux divers aspects, matériels et comportementaux, et aux personnes impliquées (comédien et public) pouvaient avoir de révélateur sur nos propres attitudes et contre attitudes. 

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Si ce congrès a été marqué, voire orienté par les tragiques évènements du moment, si en fin de compte, il a mobilisé tant d’émotions, une de ses caractéristiques  fut d’accueillir des personnes non directement impliquées : un groupe d’élèves en fin d’études  en sciences sociales, un groupe  d’étudiants en médecine, des infirmières en formation, des élèves en ergothérapie.

Sans l’avoir cherché, c’est avec eux et sans doute beaucoup pour eux que les orateurs et intervenants ont aussi travaillé un jour et demi. Ce fut donc un congrès d’ouverture et d’avenir, dans un présent émotionnel plein de drames, de difficultés et de contraintes.

 

Affiche 5           1er congrès de la médecine de la personne