La lettre de l'OFMP n°10

" Il nous faut l'heure sauvage 
un vent dans le sang pour une plus haute insurrection
 le monde  sue sa vieille indifférence
à la douleur jusqu'à l'os
au risque du silence
aux justes périls de l'amour "


Jean-Pierre Siméon
(extraits de Politique de la beauté, éditions Cheyne)

 

Affiche conf2016

Sommaire

  • "La temporalité dans le soin" par B. Greis

  • Conférence de l'OFMP - 20 octobre à Poitiers

  • Journée CRAA et OFMP -17 novembre à Bordeaux 

 

La temporalité dans le soin

par Brigitte Greis

Le temps on ne sait pas ce que c’est. C’est comme la mort. Dolto dans une conférence sur la mort disait qu’on ne savait pas ce qu’était : la mort. On la vit mais on ne peut la transmettre et seuls les autres voient notre mort et en parle après.

Le temps on en parle tout le temps. Mais on ne sait pas ce que c’est.

On ne peut le saisir, aussi inventons- nous des métaphores, de la poésie, des horloges, des mesures, des plannings, pour le représenter. Il est parfois scientifique, poétique, mythique, philosophique, mais on a toujours besoin de le spécifier ou de le noter, on ne peut le toucher. Si on en parle c’est par rapport à un manque, une absence, une échéance pas encore arrivée, de l’économie et on sait que le soin actuel est lié à l’économie. Il provoque une tension.

Dans le soin, cette tension, est soutenue par la vie et la mort. Il n’y en a pas d’autre.

Il y a du manque à gagner. Dit-on. Enfin les administrateurs, les décideurs le disent, les comptables.

Dans le soin, le temps est planifié, écrit, il est scientifique, calculé, cadré, il est souvent une mesure, il est, donc, aussi l’économie du soin, mais jamais il n’appartient à autre que celui qui est traversé par le bouleversement que provoque  la maladie en lui.

Le manque qui le traverse, est une prise de conscience d’un danger, d’une crise dans son corps, ou son psychisme, d’une peur, d’une souffrance, d’une grande solitude. Le temps alors va avec ce manque, ce questionnement. Et si, il y a manque, c’est que ce qui manque existe quelque part et que le temps n’a pas de date. 

Le silence est une longue patience, la mélancolie va avec le temps, la solitude du souffrant prend son temps.

Sans doute le soin est-il mélancolique quand il se nourrit d’incertitudes et de nombreux temps.

Comment éviter que la relation soignante soit confisquée par l’intervention du soin ? Quel écart, quelle tension, animent le soin entre deux personnes, et plusieurs entre elles distanciées par leurs compétences spécifiques, au-delà de la singulière relation du patient et du soignant ?

Le FAIRE agit et ne garde pas de distances, le BIEN FAIRE sollicite des normes et des temps à respecter, des agendas, des conditions, des projets voire des projections des uns avec les autres mais sans indépendance.

 Cependant, le soin est un moment de trouble qui désorganise, le patient et le soignant, ce n’est jamais du pareil au même, et cela génère des énergies nouvelles, des constructions, des vies différentes, du désir. Le soin est un moment où le corps est  vacant, où la personne se débrouille avec le démantèlement de son corps, parfois de sa vie. La science lui apporte des savoirs, des techniques, des espoirs, des « agirs » efficaces. La mort est toujours l’ombre du soin.

Mais jusqu’où la foi en ces savoirs est-elle légitime ? Jusqu’où le corps accepte-t-il de s’adapter aux savoirs médicaux si sûrs parce que prouvés, testés, comptabilisés, répertoriés ? Autant quand le psychisme est touché.

Parler de la maladie, suppose parler avec le malade, avec le soignant, les soignants. Parler prend du temps. Accéder au monde de l’autre prend du temps. La santé, la maladie, est l’histoire de la personne, aussi soigner ne va pas sans susciter la narration. Le récit est ce temps particulier qui fait vivre la relation soignante et suscite le soin. C’est une solitude partagée, celle du patient et de sa souffrance et celle du soignant qui se doit d’accompagner. On ne peut se mettre à la place du patient, au risque de se faire mal aussi et de ne plus être soignant. Tout discours de l’extérieur qui affirme la compassion est trompeur, car il inhibe le temps de la compréhension de la souffrance. Le temps du « lien-récit-écoute » est un long temps ou pas, la maladie est courte ou longue,  et si les sciences peuvent cadrer le temps de guérison, qui sait comment le patient vit le temps de ce qu’ il vit dans son corps ou son psychisme ? Quel soignant ose dire et comprendre le lien vécu avec ce patient, lien qui peut perdurer dans sa propre solitude.

Le soin se nourrit d’étonnement, de vacance de l’esprit et du savoir- faire, car l’autre est toujours un être émergent avec soin, en devenir. La vacance d’esprit n’est jamais vide, le vide n’existe pas, mais le silence est comme un vent du désert qui fait vivre les paysages et les remodèle sans cesse, le sable conserve les momies et les vestiges, et les couleurs.

Le soin laisse place à l’improvisation au-delà de la science, avec la science, ce qui n’est pas rien. Les décisions se rapprochent du désir et déterminent nos capacités à se projeter dans la pulsion de vie.

Si FAIRE et BIEN FAIRE sont indissociables de la science et du soin, c’est l’existence et l’essence de l’être qui prédominent et dominent nos volontés de projeter et d’organiser la vie.

Le temps, alors, est indissociable de la vie mais la vie est complexe et le temps indicible. Les troubles inhérents à la vie et au vivant empêchent que nous soyons sûr de nos résultats dans l’agir.

Osons nous dire  encore, qu’on ne sait pas quoi faire devant un temps non rempli, sans projet, comme dans l’enfance lancinante et créative. Osons attendre l’autre et soi. Car nous n’allons pas l’un sans l’autre, même dans le soin, et cela prend du temps, parfois un temps. Celui de la rencontre. Et nous ne savons ce qu’est le soi. Nous ne savons pas toujours ce qui se passe. Et c’est parce que nous ne savons pas dans l’instant que cela se passe.

 Alors, nous nous entourons de savoirs, d’expériences, d’êtres et d’objets dans lesquels nous nous investissons, un temps incertain et nous conservons tout cela pour l’illusion d’un lien qui perdure et forcément à sens unique dans l’absence. Alors que cherchons nous à maintenir, à contrôler, ainsi ? Note soi, notre lien à l’autre, la mémoire de l’histoire vécue, l’expérience du soin ? Est-ce l’amour ou le rêve poétique qui nourrissent ainsi cette tension  à conserver même dans l’absence ? Quand dans le soin, le soignant perd son patient, il en conserve le souvenir et les images et sensations captées dans le présent, très longtemps après, alors que l’amour est proscrit dans la relation soignante ?

La déraison ou la poésie, ou bien la foi en ce qui se passe soulignent l’intemporalité du lien. Alors nous pouvons envisager d’être hors du temps, non planifié car jamais certain, toujours dans une mouvance ou multiple. Quand nous aimons un héros, nous n’aimons que ce qui nous attire, et même dans les contes, les héros ont plusieurs facettes, plusieurs visages, que nous acceptons parce que nous les aimons. L’amour permet de comprendre, de se comprendre, du moins de tendre à cela. C’est cette tension qui fait que le temps ne nous appartient pas et nous offre multiples paysages, préservant ainsi l’autonomie de celui à qui nous portons soin.

D’où notre désarroi nécessaire à appréhender la vie, soi et les autres et le temps, qui finalement, n’existe que par rapport à l’énergie de notre tension et volonté à vouloir comprendre, à s’engager aussi dans la relation singulière du soin.

Le temps, peut-être n’est que le sens de l’implication de notre soi avec l’autre et son corps ou et âme à soigner. N’est-ce pas tout simplement la force de notre engagement avec l’autre ?


Conférence OFMP le 20 octobre 2016
à 20h30 à l’Espace Mendès France, Poitiers

 

Ethique des corps et relation face à la vulnérabilité

 

Affiche conf2016

 

Que  mobilisons en nous et qu'est-ce qui  traverse la relation de soin, face à la personne vulnérable (formation, psychisme, morale, convictions, volonté ou fureur de guérir) ?

Qu'est-ce qui se trame et se lie pour avoir une visée de bon soin ? Ce qui est valable pour des aidants ou professionnels et famille.

 

Intervenants :

- Dominique-Alice Decelle, psycholosociologue et psychanalyste, auteur de "Alzheimer, le malade, sa famille et les soignants" (Albin Michel 2013)

Mme Decelle assure depuis 20 ans la formation d'équipes soignantes spécialisées dans l'accompagnement des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer. Forte de son expérience auprès des malades et de leur famille, elle donne des éclairages théoriques et cliniques précieux.  Elle anime des groupes d'analyse centrés sur les pratiques professionnelles et anime des groupes Balint depuis de nombreuses années.

- Dorothée Legrand, chercheur en philosophie, Archives Husserl, CNRS, Ecole normale supérieure, Paris Sciences et Lettres, Research University

"L’autre est séparé de moi ; notre séparation l’un de l’autre est irrémédiable, voire inconsolable ; elle est aussi nécessaire : séparé, je peux être sensible à l’absence de l’autre et donc à la singularité de chacun ; séparé, le corps sensible est corps parlant, car ce n’est que séparé que je peux adresser ma parole en réponse à son écoute. Notre séparation, la distance irréductible entre un sujet et un autre est un espace de rencontre qui peut ouvrir au-delà de soi, espace qui peut ainsi ouvrir l’enfermement en soi du sujet souffrant. Dès lors, il s’agit de cheminer vers une pensée et une pratique de la rencontre clinique dont l’éthique ne répond pas tant à un commandement moral qu’à une exigence de la vulnérabilité sensible : éthique des corps."
 


Journée CRAA et Observatoire francophone de la Médecine de la Personne
(sous la présidence de S.D. Kipman)

le 17 novembre au Conseil du Département à Bordeaux (amphithéâtre Robert Badinter)

sur le thème

Pas de vie sans conflit, pas de soin sans conflit : comment s’en sortir ?

ou « des conflits et de leurs résolutions »

 

ARGUMENT

" Le monde qui nous entoure, et auquel nous participons est envahi par la violence de conflits multiples : des conflits inconscients et intimes, aux bruits de guerre, en passant par les conflits professionnels et interpersonnels. La mécanique des conflits intéresse donc au plus haut chef les malades et les soignants, tant à cause des conflits qui émergent autour de la maladie d’une personne, que de ceux que révèlent la maladie elle-même."

 

INTERVENTIONS


Simon Daniel Kipman

LA MALADIE EST UN CONFLIT

Conflit entre le bien être et le malaise, conflit entre l'agression par un toxique ou une bactérie et les  forces de défense de l'organisme, conflit entre les soignants et les aidants, conflit entre les règles et les procédures et les improvisateurs , bricoleurs que sont les soignants. Ces conflits, source de la pensée, ne se résolvent pas, ils se dépassent. Le soignant s'immisce dans le conflit intérieur du malade pour l'aider justement à le faire. D'ailleurs, Freud ne disait-il pas que le conflit œdipien, pierre angulaire de la psychanalyse, ne se résout pas, mais se dépasse La médecine de la personne serait alors la médecine de gestion des conflits déclenchés par la maladie.

 

Pascal-Henri Keller

VIE PSYCHIQUE ET CONFLIT : LA SOUFFRANCE DEPRESSIVE A L’EPREUVE DE LA MEDECINE 

Médicaliser les aléas de l’existence humaine se banalise chaque jour davantage. Mais la fiction biologisante imposée par le modèle psychiatrique à ce sujet est-elle aussi robuste qu’il y paraît à première vue ? Le modèle clinique de la dépression permet d’examiner cette question sous un angle renouvelé.

 

Nicolas Chanalet

DEMELER ET TISSER LA RELATION PROFESSIONNELLE : LE MANAGEMENT DES CONFLITS AU TRAVAIL 

Le travail est un terrain particulièrement propice à l’émergence de conflits. Contraintes, enjeux, objectifs, promiscuité, sont autant de facteurs qui stressent de facto tout groupe d’individus aux besoins fondamentaux, attentes et représentations divers. Gérer les conflits est une des missions les plus redoutées des managers, qui doivent y faire face en première ligne et dont la posture est souvent directement mise à mal. Pour autant, comme des symptômes, les conflits ont aussi pour fonction de révéler des problèmes systémiques et fournissent donc un matériau précieux pour le travail du manager. Il ne s’agit donc pas seulement d’éviter ou de gérer les conflits, mais de les manager.

 

Valérie de VALMONT 

LA MEDIATION COMME OUTIL DE COMPREHENSION, DE PREVENTION ET DE RESOLUTION AMIABLE DU CONFLIT

Le conflit, facteur de souffrance ou opportunité ? Face à cette "mécanique dynamique " à la composante positive largement méconnue, une gestion positive s’impose. La médiation permet de comprendre comment fonctionne le conflit, de révéler au cours de son processus ses causes réelles derrière celles exprimées par les acteurs, puis de restaurer un espace de dialogue et de communication permettant aux parties, avec l'accompagnement du médiateur, de trouver ensemble leur(s) solution(s) à leur(s) problème(s).


 Pierre-Marie Lincheneau 

L'IMPOSSIBLE (?) RESOLUTION DE LA GRANDE PRECARITE : DU CONFLIT A TOUS LES ETAGES...

Entre précarité psychique, précarité sociale et précarité des institutions,  une tentative de réflexions sur le sentiment d'impuissance ou d'illusion  aussi bien des personnes intervenantes que des personnes accueillies confrontées aux mêmes représentations, aux mêmes modèles explicatifs, aux mêmes illusions sur la résolution des conflits. Faut-il rêver à un idéal aconflictuel ou travailler avec le conflit?

 

Gérard Ostermann

LE GOUT DU CONFLIT 

Nous sommes à l’heure où la société devient de plus en plus addictogène (valeurs d’instantanéité, de performance, d’individualisme) et où les impératifs marchands imposent aujourd'hui leur logique aux media qui se focalisent sur des aspects sensationnalistes (contraintes de l'audimat ou de la vente). Comment trouver une autre voie entre celle qui consisterait à unifier tout le monde sous la même forme (formatage) ou celle qui pousse à l'affrontement en stigmatisant la différence  entre les divers groupes composant la société. Le refoulement du conflit, «père de toutes choses» selon Héraclite – ne peut conduire qu’à la violence généralisée, quand il nie la complexité, les contradictions de l'individu et de la société.