La lettre de l'OFMP : n°2 - Septembre 2014

 

La lettre de l'OFMP : n°2 - septembre 2014

 

 « Le fictif n’est jamais dans les choses ni dans les hommes, mais dans l’impossible vraisemblance de ce qui est entre eux : rencontres, proximité du plus lointain, absolue dissimulation là où nous sommes. »

Michel Foucault - Réflexion et fiction, La pensée du dehors, éd. Fata Morgana

 

Saigon

Sommaire

  • Editorial de S.-D. Kipman
  • Quand l’infirmière soigne en rêvant : le soin, l’incertitude et le désordre de l’intime. Brigitte Greis
  • Le médecin généraliste est-il un médecin de la personne ?  Eloi Piketty 

  • L’odontologie et la personne. Jean–Noël Vergnes
  • Actualités de l’OFMP
  • Bibliographie

De la sagesse des soignants

L’honnête homme.

A l’heure où la médecine éclate en spécialités et sous-spécialités multiples ; où chacun d’entre nous devient hyper spécialiste et expert auto-proclamé parce qu’isolé (au mieux en petit groupe militant), à l’heure donc où nous nous transformons en médecins de Molière : « le poumon, le poumon, vous dis-je », à quoi nous répondons tantôt le gêne, tantôt la molécule, tantôt la psychose, tantôt, la société, tantôt la psychanalyse. Faut-il se souvenir qu’un médecin, avant d’être un expert, avant d’être un sauveur, avant d’être un notable- est un honnête homme ?

«  Il faut qu’un honnête homme ait des clartés de tout ». Cela ne signifie pas qu’il soit expert en tout, cela ne signifie pas davantage qu’il ait un avis sur tout, cela ne signifie pas non plus une teinture culturelle du milieu auquel il appartient. Le médecin, honnête homme, se doit d’être au courant de bien des choses pour pouvoir échanger, dialogues, discuter, écouter, et répondre dans le langage de ses patients-langage par essence varié- et de ses interlocuteurs professionnels.

Cette « honnêteté-là » n’est pas juridique, elle est au fondement de notre métier.

Le médecin qui ne serait pas curieux de tout, ne saurait être attentif aux symptômes les plus tenus et les plus étranges. Un médecin (un soignant) qui serait dans un seul registre de pensée ne saurait ni écouter, voir, sentir, ni surtout associer des informations diverses pour en faire un diagnostic.

La lettre n'a pas pour but de publier des articles, c'est un outil de liaison, d'information. Cependant certains textes écrits par des soignants sont des bons supports de discussion, ce que nous recherchons. Nous publierons ainsi des écrits, des réflexions, qui susciteront des commentaires. Il s'agit dans ce texte de montrer une approche généraliste, multifactorielle, donc complexe. Cette approche généraliste est indispensable à tous les soignants quelle que soit leur spécificité. Enfin nous sollicitons des témoignages de soignants.

Quand l’infirmière soigne en rêvant : le soin, l’incertitude et le désordre de l’intime

par  Brigitte Greis, infirmière

Sur les tableaux scéniques des patients à domicile se dessinent des mises en scène répétées et cependant jamais identiques. De visiteuse à spectatrice active, la soignante à domicile, assise sur les strapontins de la vie des autres, cherche le sens de ce qui se déroule devant elle, au vu des corps en scènes et à l’écoute des récitatifs pour tragédies ordinaires.

« La solitude mène le détail à la foire d’ensemble » écrit le poète André Duprat[1], ainsi va la soignante dans l’univers des autres pour le soin de leurs corps. Une des questions,  alors, qu’elle se pose, est de comprendre la gêne ou le plaisir, ressentis au cours de la visite chez le patient. Les variations émues de son implication personnelle sont des paliers de son questionnement lié à son vécu de l’atmosphère dans lequel se présente le patient visité. La visibilité accessible de la vie du patient la met en danger d’entendre « autre chose » que ce que le corps montré dessine dans la position et mouvement choisis pour exécuter le soin.

Alors naît  la relation de l’intime sur les portes du secret de « l’être en soi » à soigner.

Cette question de la visibilité de la vie de l’autre est inquiétante et introduit une réflexion sur le rapport à l’intimité dans la relation de soin.

 La visibilité et l’inquiétude troublent la relation de soins au-delà de l’acte soignant. Voir, c’est aussi se demander ce qui est vrai, ce qui existe réellement, c’est découvrir le besoin de nommer ce que l’on voit, et, donc de signifier la différence de ce qui est ainsi nommé avec ce que l’on pense de ce qui est. Cela engage notre responsabilité puisque notre pensée de l’autre est sollicitée. Cela aussi est inquiétant, ce besoin de penser ce qui se passe, de nommer, donc de comprendre. Et la difficulté de la soignante à domicile, aux prises avec l’atmosphère du patient, c’est non pas seulement de comprendre et être convaincue que cela existe, mais c’est d’appréhender le corps de l’autre comme preuve de l’existence de celui-ci. Rappelons-nous Mélusine dont le corps se révèle être autre chose et s’échappe de la réalité sous le regard inquisiteur de son époux qui a transgressé son interdit de la voir se toiletter : le rapport de l’abandon de soi et de la prédation nous renvoie aux limites de notre regard, à l’origine aussi de ce que nous sommes, un corps en transformation à partir de notre naissance, voire notre essence. La soignante voit le corps de l’autre qui se réclame au travers de ses symptômes. Elle le ramène à son corps biologique, anatomique, parfois morcelé, et le corps vu est comme un point de mire, dépendant de son regard et soumis à une menace, celle de la transformation dans l’image qu’elle a de l’être qui l‘occupe. Le regard de l’autre fait prendre au corps qui veille, le risque de la vrai-semblance et cependant l’oubli ou le non regard de ce même corps peut être aussi fatal au sentiment de « soi » développé par le patient.

Or ce corps qui est malade a à voir avec le corps qui s’endort. Il s’allonge, dépose sa verticalité au vestiaire de la souffrance et la plainte le revêt d’un habit de ni-nuit, ni-jour. S’allonger hors du sommeil suppose de rompre le rythme diurne et nocturne, comme un pouvoir acquis au dépens de la mobilité universelle. Le centre de gravité n’est plus une préoccupation et l’être se positionne hors du monde et de la quotidienneté. Le corps se pose entre veille et sommeil et s’agite selon des rythmes qui lui sont propres, parfois libres, en tout cas dans une résistance à la quotidienneté.

A la soignante de découvrir un champ d’action pour créer du soin dans un désir d’altérité. A elle de découvrir cette fragilité et de l’accepter comme une ouverture de nouvelles perceptions qui perturbent le patient et l’entraînent dans une autre communication. « ..la maladie oblige à s’aliter ou, enfoncé dans de moelleux oreillers sur un fauteuil, à décoller les pieds du sol, ne serait-ce que de trois centimètres, pour les poser sur un autre siège, et alors nous cessons d’appartenir à l’armée des gens d’aplomb : nous devenons des déserteurs. »[2]

Ce n’est pas rien.

Le sujet devient patient, déserte la verticalité, pour une errance du sentiment d’être : l’être en soi.

Pour cela, pour ce souci d’altérité, la soignante se transforme aussi. Car dans sa solitude soignante, elle voit le corps dans son extériorité, c’est un savoir non partagé, puisque le patient ne se voit pas. Mais dans sa désertion, il sent et imagine ses plaies au point d’en inventer une description dont il est le seul détenteur du sens. Alors à la manière d’un anthropologue, elle positionne son corps selon les objets qui entourent le patient et elle ne peut dissocier ces objets de cet être qui les a organisés autour de lui dans son lieu de vie ; comme une historienne, elle note les assemblements d’objets qui lui évoquent d’autres images du corps, des dates, des évènements, des lieux, des paysages ; comme une sociologue, elle lit le corps dans son apparence pour mieux le situer dans son environnement et ses choix de vie ; comme une sémiologue, elle lit les postures du corps comme des signes, dans un champ d’écriture de l’intériorité possible du patient.

La propre verticalité de la soignante nourrit sa connaissance e son imaginaire soignant.  Cependant elle se doit de voir en l’être allongé, dans son corps souffrant, sa verticalité et sa mobilité possibles pour que son regard reste dans l’altérité de la relation et y projeter un avenir.

La soignante entre en relation. Les abysses de l’intériorité du soigné se révèlent à son étonnement du fait qu’elle s’inquiète de ce qu’elle voit, sent, entend, touche. Le regard, la voix, la peau, sont les écluses des échanges entre intériorité et extériorité.

Je pense à elle. Cela fait 25 années que je la soigne. A elle toute seule, elle remplit une encyclopédie médicale, elle dit cela. Elle a tout eu. Elle dit aussi : « J’ai été faite pendant la guerre…Il y a eu une bombe pas loin…Cela a explosé…Alors moi aussi…» De ce fait il n’y a pas une année sans que l’on soigne un morceau, cela aussi elle le dit. Des cicatrices couvrent son corps, les soins post-opératoires  sont variés. « Maintenant ça ne rigole plus » dit-elle. Leucémie et cancer du côlon. En avons-nous ri un jour ? Elle rajoute : « On ne sait plus où donner de la tête. »  Je pense à elle, malgré tout, comme pour la tenir entière, cependant en l’entendant je ne pense pas me souvenir d’elle dans ma mémoire autrement que désarticulée. Comme sa difficulté à s’exprimer, par jets, déformant les mots, récupérant chaque partie de son corps comme image du sens de sa parole, je n’arrive pas à m’y faire... Son langage se mélange avec ses membres et organes. Elle me dit : « Si j’osais, je prendrais mes jambes à mon cou et disparaîtrais.. » Rien que des contorsions…Rien que des jeux d’absence et de présence…Pour aller où ? Et disparaître par morceau ?…Le corps et la pensée dispersés dans des aphorismes éclatants de vérités, comme des précautions pour atteindre le battement de vie qui pourrait être. Elle dit encore : « aujourd’hui, je ne suis pas à prendre avec des pincettes ! » A qui s’offre –t-elle avec parcimonie et violence ? Quelle douceur possible ? Quelle attention en haleine du plaisir possible par les mains de l’autre ? Quelle partie de son corps doit-on être supposé prendre ?  Que veut-elle bien nous donner d’elle ? Car il s’agit bien à chaque fois d’un don d’organe qu’elle montre ostensiblement et très généreusement…Il lui arrive même de dire : « Ils ne m’auront pas, je me relève à chaque fois...» tout en partant jardiner… La verticalité nous protège de la prédation. Elle me donne le tournis…

Le corps laisse des indices pour une quête du sens donné à notre origine, celle de la parole que l’on a pu capter sur notre naissance. Les levers de soleil sont dans les paysages comme ces paroles qui drapent notre naissance, un suspens d’étonnement et de vérité qui va alors guider notre quête dans laquelle le corps se débat pour déployer une verticalité bien ajustée au début de chaque jour qui construit le décor de notre vie. Ainsi cette jeune femme, à qui on a enlevé un sein, dit : « quand j’étais petite, ma mère me disait toujours qu’on ne montre pas nos seins à tout le monde…je ne les ai jamais autant montrés, photographiés. Maintenant, il n’y a plus de danger, je suis une femme sans tronc. » Une seule parole peut entacher la visibilité de soi d’une violence de la disparition à la quelle nous nous soumettons comme au premier jour de la perception du regard de l’autre sur soi.

 Notre corps que nous pensons puissant et infaillible, entier et magnifique, parfois se recroqueville, en pointillés, virgules, de notre histoire. Ce rapport à notre construction d’origine ne peut que se sentir sous le regard de l’autre, soucieux de notre existence. C’est sans doute l’inquiétude de l’autre qui permet à l’être primordial que l’on soigne, de se manifester au-delà de son apparition sous différentes formes, comme être unique. Ce regard de la soignante, cette disponibilité à s’imprégner  de la vie de l’autre, dans  l’incertitude, autorise sans doute ce passage d’un être démultiplié dans l’apparence : de l’extériorité, au soi de son existence, à son intériorité. Elle prend le risque de rompre l’exil dans lequel le patient se meut, de le réintroduire dans son histoire. Elle est impliquée dans son intimité professionnelle, car elle passe du « bien-faire » à la création de la relation. En hébreu, « créer » signifie : poser. La création en soin, c’est poser l’altérité. « Faire »  signifie : aller de l’image jusqu’à la vraisemblance. Ainsi donc, la soignante dans la création de la relation, quitte le « bien-faire » ( le soin professionnel technique ) pour mettre à jour le souci d’altérité, la rupture avec le faire-semblant. Elle observe à quel point, le corps survit à nos décisions, nos conditions de vie, de travail, comme si on l’objectivait hors de nous dans une totale irresponsabilité. La soignante a cette implication particulière de sa présence, dans la réapproppriation de la verticalité du patient. La verticalité nourrit notre connaissance et notre liberté est sous-tendue par notre responsabilité. Or s’inquiéter pour le patient, c’est s’étonner qu’il ait un corps et la douleur supporte toujours un qualificatif, elle exige aussi un lieu d’origine. La douleur ne se pense pas, elle est tue ou criée et adopte la dichotomie entre le corps et l’âme. Elle secrète un clivage entre douleur morale et douleur physique, elle allonge le patient dans le grenier de son intimité. Alors comment passe-t-on dans le soin du contact et de la connaissance du corps à la pensée de l’être qui l’occupe ? De l’extériorité à l’intériorité, de l’intime dans la relation soignante, au secret de l’être en soi, qui nous y invite ? Est-ce l’imaginaire ? Quel symbolisme nous y incite ?

 L’actualité du soin infirmier auprès du patient, chez lui particulièrement, est surpris par le désordre dans lequel se trouve le patient, et parfois dans l’impossibilité dans laquelle se trouve le soignant à penser ce qui se passe au contact du soigné. Cette actualité est nourrie du réseau secret selon lequel le patient se manifeste dans la vrai-semblance. L’intimité, l’atmosphère, alors, du soin, met en danger l’ordre de ce réseau secret et investit la soignante d’une expérience de l’autre et d’elle-même à la conscience de soi. Quelle parole est possible alors ? Quand le sujet ne parle plus ou peu, le corps réagit et transmet des messages dans une expérience intime, parfois irrationnelle, subjective, donc seule propriété du sujet, difficilement transmissible, secrète, donc là, au bord de l’interdit, indicible aux codes et règles de la psychologie.

Dans la relation de soin, d’aide, on est toujours sur les berges d’une violence qui est contenue dans la sauvegarde de l’intime ou du secret.

Voir, sentir, entendre, toucher, sont les conditions de notre présence à l’autre. Ce n’est pas toujours professionnel. L’intimité prémédite la volonté particulière de s’engager à l’autre, elle permet la mémoire qui enfante des repères, qui nous met dans cette crise interrogative face à la vrai-semblance du sujet. Le temps et l’espace nous mettent dans un repli particulier face à la pertinence du questionnement. Alors se passe quelque chose qui nous projette dans une répétition de la relation duale primaire, puis dans la re-création de l’engagement professionnel, au-delà de l’acte appliqué. Cela se passe ailleurs, dans nos paysages intérieurs.

D’une relation de soin au départ inégale, l’intimité partagée dans le soin, au risque de dévoiler le secret, oblige les deux partenaires à être intimes ensemble et paradoxalement pour se défendre de la violence du dévoilement. Chacun se singularise par l’acceptation de l’autre,  dans l’imprégnation de l’univers sans jamais se l’approprier. L’imprégnation de l’existence de l’autre dans notre propre existence, à avoir avec l’attachement.

« L’attachement est fabricateur d’illusions, et quiconque veut le réel doit être détaché…l’attachement n’est pas autre chose que l’insuffisance dans le sentiment de réalité. » écrit Simone Weil [3].

Et le vrai paradoxe du bouleversement dans la relation de soin par l’imprégnation de l’intime et le dévoilement du secret, c’est que le secret est limité à sa structure et l’intimité, par contre, demeure inaliénable et nourrit le contrat de co-existence des deux partenaires.

In-time et ex-time, la relation de soin, doit rendre compte de l’imaginaire et de l’attachement qui engluent la réalité de la fonction soignante et distillent le sentiment de soi auprès du patient. Ils vont et viennent dans le temps et l’espace de l’intime entre la visibilité et l’inquiétude. Cela donne à l’implication thérapeutique de la soignante des couleurs à haute intensité humaine.
 
[1] Un quart d’heure sur le pouce, Océanes, 2004, p.54
[2] De la maladie, Virginie Woolf, Rivages poche/Petite bibliothèque, reedition 2002, p.37
[3] Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Presses-Pocket, Plon, ed.1988, p.2

Le médecin généraliste est-il un médecin de la personne ?

par Eloi Piketty, médecin

Généraliste depuis 1995, je suis installé depuis avril 2004 après deux expériences de cabinets de groupe j’ai choisi d’exercer en cabinet individuel et d’être maître de stage de la faculté de Poitiers.

La médecine générale est une spécialité à part entière qui s’occupe des soins primaires, elle comporte donc  dans son champ d’activité les trois valences de toutes spécialités médicales : activité clinique sur le terrain, recherche et enseignement.

C’est depuis une trentaine d’année que la médecine générale s’enseigne dans les facultés de médecine au sein des Département de Médecine générale affiliés au Collège national des Généralistes Enseignants (CNGE).

Les étudiants en médecine font un stage d’externat obligatoire de 3 mois au cabinet du généraliste et les internes en médecine générale doivent passer au moins 6 mois chez le généraliste enseignant.

Le CNGE donne une définition de la spécialité de la médecine générale et médecine de Famille :

« Les médecins généralistes, médecins de famille, sont des médecins spécialistes formés aux principes de cette discipline. Ils sont le médecin traitant de chaque patient, chargés de dispenser des soins globaux et continus à tous ceux qui le souhaitent indépendamment de leur âge, de leur sexe et de leur maladie. Ils soignent les personnes dans leur contexte familial, communautaire, culturel et toujours dans le respect de leur autonomie. Ils acceptent d’avoir également une responsabilité professionnelle de santé publique envers leur communauté. Dans la négociation des modalités de prise en charge avec leurs patients, ils intègrent les dimensions physique, psychologique, sociale, culturelle et existentielle, mettant à profit la connaissance et la confiance engendrées par des contacts répétés. Leur activité professionnelle comprend la promotion de la santé, la prévention des maladies et la prestation de soins à visée curative et palliative. Ils agissent personnellement ou font appel à d’autres professionnels selon les besoins de santé et les ressources disponibles dans la communauté, en facilitant si nécessaire l’accès des patients à ces services. Ils ont la responsabilité d’assurer le développement et le maintien de leurs compétences professionnelles, de leur équilibre personnel et de leurs valeurs pour garantir l’efficacité et la sécurité des soins aux patients. »

Grâce à cet enseignement, c’est le modèle bio-psycho-socio-environnemental qui est rentré à la faculté de médecine : « la maladie hospitalo-universitaire » est donc maintenant décrite en DES de médecine générale par un « diagnostic de situation » : une personne atteinte dans sa santé est prise en charge dans sa dimension organique en tenant compte de sa personnalité, de ses choix et de son environnement. (modèle bio-psycho-social de Engel).

On se rapproche ainsi de la globalité de la personne malade qui est une démarche pratique de médecine de la personne : s’occuper d’un patient en médecine générale c’est trouver le compromis entre 3 types de données :

- les données acquises de la science
- le cas bio-clinique en présence
- à volonté et les possibilités psychosociales du patient.

Etre généraliste c’est une rencontre à chaque consultation, on utilise des savoirs faire et des savoir être dont les processus sont plus ou moins conscients. Une fois la consultation terminée, il est essentiel d’être REFLEXIF : décortiquer les procédures fondamentales qui se sont mises en place pour tenter d’expliciter l’implicite…La réflexivité procure un réel plaisir intellectuel au généraliste qui applique une science expérimentale et humaniste.

Cette explicitation de l’implicite des entretiens en médecine générale ne va pas de soi : c’est une attention constante qui demande du temps et un questionnement permanant sur sa pratique.

Pour moi, être généraliste c’est un métier enthousiasmant et fatiguant aussi : Il faut s’attendre toujours au cas difficile même à la dernière consultation de la journée !  Il faut donc savoir prendre du recul, avoir des confrères et des soignants proches pour débriefer, avoir de l’espace de supervision, faire autre chose, avoir une vie après la médecine et prendre soin de soi… (N’est-il pas inquiétant que 90% des généralistes français se soient déclarés eux-mêmes comme médecin traitant ?)

Je me pose souvent la question éthique suivante : « Etre seul à seul avec le patient est-ce bien raisonnable ? N’est-ce pas un risque de tomber dans une routine, un abattage d’actes, une non-écoute ?» Ce cercle vicieux dans lequel le médecin généraliste peut tomber le conduit au  « burn-out » : le généraliste devient alors  un « symptomatologiste » qui ne rencontre plus personne…

J’ai trouvé trois moyens professionnels qui m’empêchent de tomber dans ce cercle vicieux car ils entretiennent et stimulent ma réflexivité en me procurant beaucoup de plaisirs intellectuels : participer toutes les 6 semaines à un groupe pluri professionnel local d’éthique de soins, participer à un groupe Balint et accueillir à mon cabinet des étudiants en médecine externes ou internes : ce sont les seuls moyens d’avoir un  nouveau regard sur ma pratique. Entre l’étudiant et moi, 20 ans nous séparent dans nos années d’études : l’étudiant à jour de l’évolution récente de la science médicale a un regard direct sur ma pratique auprès des patients : rempart à la routine ou à une pratique désuète et enrichissement réflexif  mutuel.

Ainsi, je voudrais rappeler que le PREMIER DEVOIR DU MEDECIN c’est le DEVOIR D’HUMANITE…

Nous sommes garant de la dignité humaine même lorsque nous sommes appelés dans une cellule de gendarmerie pour l’examen de garde à vue de quelqu’un qui vient de commettre un crime, lorsque nous faisons une Hospitalisation sous contraintes d’un patient psychiatrique, lorsque l’on reçoit une patiente demandant une IVG, lorsque l’on expertise un patient pour le mettre sous tutelle, jusqu’au patient alcoolisé et au constat de décès d’un patient entouré de ses proches…

Je dis souvent que le généraliste s’occupe de la médecine qui va du stérilet à l’accompagnement de fin vie…

Alors que le spécialiste s’occupe de la maladie, le généraliste s’occupe du malade.

Ambroise Paré, chirurgien du Roi disait en parlant du patient : « Je le pensais, Dieu le guérissait …»

GUERIR : c’est le verbe conjugué par le patient et non par le médecin…

Notre verbe à nous c’est de SOIGNER.

Etre médecin généraliste c’est aussi et avant tout faire de l’éthique médicale  au quotidien. Le Docteur Claude Rougeron, professeur associé de médecine générale (UFR Paris-Ouest)  écrit en 1998 que dans la pratique médicale, la dimension éthique est toujours présente et incontournable :

« Qu'elle soit consciente, réfléchie, automatique, ou archaïque, elle donne à l’acte médical sa valeur scientifique et humaine.

La dimension éthique de la démarche médicale est incarnée : elle ne peut pas se limiter au seul volet scientifique. Ainsi, la prise en compte des réalités morale, sociale et spirituelle de l’homme souffrant est incontournable. La question décisive pour la médecine est de passer d’une science du corps à une science de l’homme. Il s’agit bien de soigner - "prendre soin de" - l’homme en tant que personne humaine souffrante et non comme une machine cybernétique complexe à réparer à tout prix.

Quelle que soit la maladie, la démarche médicale élaborée par le soignant ou l’équipe soignante n’est éthique que si le patient est regardé, touché, écouté par tout moyen, accompagné et soigné dans cette globalité avec l’intention de préserver son intérêt, sa dignité et sa liberté inaliénable d’être humain.

Cette démarche décisionnelle ne peut être éthique que si l’intérêt du patient est la préoccupation permanente du soignant, dans le respect des lois et des règles sociales. L’intérêt de la Science et de ses progrès ne peut échapper à cette règle fondamentale : il n’y a pas d’intérêt supérieur à celui de l’homme souffrant.

L’intérêt du malade justifie le respect de certaines règles par le soignant : la singularité de l’homme, sa particularité, sa dignité intrinsèque, sa liberté et son universalité.

Quelques outils permettent ce respect : le secret professionnel, une information juste avec un langage adapté, un consentement éclairé, un discours médical réfléchi et des compétences techniques et relationnelles régulièrement mises à jour. 

Pour moi,  un premier repère éthique général dans la rencontre avec un patient est une éthique de la discussion (Jürgen HABERMAS) servant dans tout rapport humain et dans la relation de soins en particulier :

- tu parleras et tu laisseras parler
- tu ne mentiras pas et tu n’écouteras pas le mensonge
- tu ne manipuleras pas et tu n’écouteras pas la manipulation.

L’éthique en général et l’ETHIQUE MEDICALE en particulier s’appuie sur des repères : juridique, déontologique, scientifique et professionnel (recommandations HAS, chartes d’hospitalisation, écritures du CCNE...), philosophique, sociologique, psychologique, spirituel, religieux...

Un dernier repère éthique médical PRIMORDIAL en médecine générale est le concept d’incertitude (sens de la vie, dates des évènements de santé, précision diagnostique, évolution des troubles, date de la mort, pronostic …).

Pour choisir notre décision médicale en tant que généraliste de la personne nous naviguerons toujours entre :

- une éthique de conviction : le DOCTEUR sait ce qu’il faut pour le patient qui en reste dépendant
- une éthique d’autonomisation : la PERSONNE sait ce qu’il lui faut pour lui, le médecin en est son expert-conseil en santé
- un paternalisme entre les deux

Il me semble que pour prendre une décision juste  en médecine générale de la personne il faudra le faire :
- avec HUMILITE
- dans une collégialité : discuter avec d’autre en direct ou en différé
- en prenant du recul et du temps de réflexion dans les cas difficiles (« connais-toi toi-même »)
- en ayant une supervision (confraternité, Balint, groupe éthique,  travail personnel psycho-analytique…)
- en intégrant l’incertitude.

L’approche centrée sur la personne : l’importance de l’écoute en odontologie comme en médecine.

par Jean-Noël Vergnes, maître de conférences 


Résumé 

Le chirurgien-dentiste, bien que spécialiste de la cavité buccale, prend en charge des individus dans toute leur dimension biopsychosociale. En médecine, le modèle centré sur le patient a montré des bénéfices en termes de meilleure compréhension des préoccupations et croyances du patient, de son niveau d’empathie, de communication sur les options de traitement, et même d’efficacité des soins. La transposition de ce modèle à la chirurgie dentaire a mis en évidence l'importance de l'écoute dans les consultations. Une consultation dentaire centrée sur le patient s’articule autour de trois processus : 1) recueil des éléments décisionnels (exploration et compréhension de la personne au niveau émotionnel, professionnel, social, intellectuel, spirituel, physique, financier, créatif et environnemental), 2) élaboration d’un plan de traitement (prise de décision partagée) et 3) intervention personnalisée, à l'écoute des craintes spécifiques du patient.

Le texte intégral de cette communication qui a été présentée aux "Entretiens de Bichat" le 26 septembre 2014 est accessible sur le site de l’OFMP (Texte intégral de la communication)


L'actualité de l’OFMP

Le prix de l'OFMP sur des publications littéraires sera attribué lors du prochain congrès qui se tiendra en novembre 2015 à Poitiers


 A lire

Comment j'ai mangé mon estomac - de J.-A. Bertrand, Julliard, 2014


Jacques-André Bertrand est né le 29 décembre 1946 à Annonay (Ardèche). Après avoir découvert, à l'âge de dix ans et demi, qu'il pouvait toucher et faire rire son entourage en racontant sur un cahier d'écolier l'opération qu'il venait de subir au genou, Jacques A. Bertrand décide, explique-t-il, de devenir poète, "nouvelliste, romancier, chroniqueur - écrivain en tout cas" .
Quelques citations du livre, écrites avec humour et néanmoins très réalistes, nous plongent dans un quotidien lucide de la maladie.
Ce bon vieux docteur Knock l'avait bien dit : « La santé est un état précaire qui ne présage rien de bon. »
« Les gens n'aiment pas trop que vous soyez malade. Ils sont bien assez malades eux-mêmes – et, s'ils ne le sont pas, ils ne vont pas tarder à l'être. Ils sont également accablés de soucis divers et d'abord du souci des soucis prévisibles ». 

Ce livre se lit comme un parcours de malade qui s’est transformé en homme fort de sa santé, écrit avec un humour à la Woody Allen, une ode aussi à l’amour pour sa femme, aussi malade.