La lettre de l'OFMP : n°5 - avril 2015

 

« La voix qui garde le silence »

La voix et le phénomène, Jacques Derrida, éd. PUF, Epiméthée, 1972

 

Photo lettren 5

Sommaire

  • Editorial de S.-D. Kipman : "Le projet de loi de santé et la médecine de la personne"

  •  Le témoignage d'une patiente

  •  "Le soin la nuit" par Michel Renaud, infirmier de nuit en chirurgie

  • "De la présence du soignant à être soignant" par Brigitte Greis

  •  Les activités de l’OFMP : Participation au collège international de la médecine de la personne à Genève, 27-29 avril 2015

  • Appel à propositions pour un atelier : Repenser la médecine, la santé, les soins, les traitements.

  • Le 2ème congrès de l’OFMP, 20-21 novembre 2015 à Poitiers

  •  Bibliographie : "L’annonce, dire la maladie grave, une parole qui accompagne, par Martine Ruszniewski et Gil Rabier, Dunod 2015

Editorial : Le projet de loi de santé et la médecine de la personne

par Simon-Daniel Kipman, président de l'OFMP

Tout le monde le dit, tout le monde le sait, le projet de loi de santé proposée par le gouvernement, n’est pas une loi centrée sur la médecine, les traitements et les soins.

La médecine de la personne n’est donc pas a priori concernée. Cependant la lecture attentive  du projet soulève quelques questions qui concernent tant les malades que les soignants, tous impliqués dans l’effort de repenser la médecine, effort qui s’avère un des objectifs de l’OFMP. Sans doute faudra-t-il y faire allusion dans notre prochain congrès de novembre à Poitiers.

D’ores et déjà, le remodelage du secret médical, la place de plus en plus importante accordée à l’organisation administrative de la politique de santé, la gestion des données informatiques, la place des malades ("les usagers de la santé" ), au profit des associations agréées, l’utilisation des malades à des fins de recherche, me paraissent devoir être rectifiés et réélaborés en fonction de l’idée que nous, praticiens et usagers, nous nous faisons de la médecine de la personne. Et il paraît intéressant d’ouvrir un espace de dialogues sur nos sites (simon-daniel-kipman.com, www.ofmp.fr).

Ce faisant nous ne souhaitons évidemment pas nous substituer ni aux élus, ni aux syndicats, ni aux associations de patients. Nous souhaitons affiner l’espace de réflexion et de théorisation qui est propre aux objectifs de l’OFMP.

 


 Quand les patients témoignent : une consultation dans la boîte aux lettres 

« J’avais  rendez-vous à 15h15 avec le Dr P. pour une visite de contrôle. Je dépose ma feuille numérotée dans une boîte à lettres fixée à la porte du cabinet.
Le Dr P. prend toutes les feuilles et s’enferme dans son cabinet. Puis il ressort rapidement, pour déposer deux feuilles dans la boîte à lettres. Il est 16h et je vais voir les noms sur les feuilles. A cet instant une jeune étudiante m’appelle pour la visite. Je refuse car je n’ai pas rendez-vous avec elle. Et le Dr P. avait déposé ma feuille dans la boîte à lettres. L’étudiante me dit qu’il a un autre rendez-vous, cependant c’est bien lui qui m’avait fixé ce rendez-vous-là. Il est resté dans le cabinet et je suis partie sans voir une autre personne, sans parole, sans ordonnance».

 


De la mine à la mine

par Michel Renaud, infirmier en chirurgie de nuit

"Soigner, suppose approcher le corps, entendre et deviner des histoires, parler, répondre, et tenter de comprendre qu’est-ce qui amène le patient sur le chemin de la maladie pour y rencontrer le, la, les soignants, autre personne. Des évènements anodins, des paroles «  de rien », des petits gestes, de la rencontre construisent peu à peu l’un et l’autre dans la relation autour du soin, questionnement et créativité intime : le soin de part et d’autre."

 LA NUIT

Je tente dans le récit suivant de rendre compte d'un vécu. Il y a au départ une situation professionnelle, pénible pour moi, qui sera exposée en groupe Balint. Le fait de ne pas « enterrer » le problème a sans doute permis une élaboration qui s'est

faite dans le temps, entre rêve et oubli, douleur, réflexions sur mes idéaux professionnels, qui caractérisent ce parcours Balintien.

La situation qui va être décrite est ancienne, mais elle a eu des échos comme par ondes sur plusieurs années.

Pour mieux comprendre le conflit qui m'a opposé à cette patiente et mettre à jour certains choix professionnels je précise que cela a eu lieu pendant le début d'une garde de nuit, qui dans ma structure commence tôt, 20 heures, dans un service de chirurgie. Ce moment est dans le sillage de l'activité diurne c'est une période d'éveil pendant lequel, le soignant, laissé seul dans le service, visite chaque patient, ici une vingtaine, convalescents ou futurs opérés, pour une série de soins et l'échange des informations propres à la nuit à l’hôpital, son tempo, ses intervenants. J’ai exercé la majeure partie de ma carrière de soignant sur des postes de nuit, en clinique chirurgicale. Certains patients doivent rester la nuit à l'hôpital, il y a donc

une particularité de notre travail de soignants hospitaliers qui est le travail de nuit. En ce qui concerne mon établissement, il est choisi et sans alternance.

Cette particularité du travail de soignant, évidement incontournable, est méconnue, c'est une activité marginalisée. Le travail de nuit à l'hôpital n'est pas bien connoté, il est souvent ignoré. Choisir de travailler la nuit suppose de renoncer à certaines choses comme la reconnaissance institutionnelle, de faire le deuil d'idéologies professionnelles, et de chercher d'autres voies à l'estime de soi. Pour moi l'équilibre personnel passe par un investissement en profondeur de ce territoire particulier, en saisir les ressources, et développer les compétences que cela réclame.

Selon Anne Soliveres, une infirmière et cadre de nuit déterminante pour moi, « praticien-chercheur » qui a puisé dans son vécu nocturne la matière à une thèse.

« Les valeurs de la nuit ne sont pas différentes de celles du jour, mais leur « hiérarchie » est quasiment inversée. (…) La nuit amplifie ce que le jour doit souvent laisser de côté : une écoute attentive, la présence auprès du malade, la discussion avec lui autour de ses préoccupations, la réponse aux mille petites attentions que le malade angoissé réclamera pour gagner un peu de temps de l'infirmière, pour échapper à la solitude  » (1).

Il est question ici de valeurs, mais aussi des relations du soignant paramédical avec les patients hospitalisés, et plus haut des questions relatives à l'estime de soi. Avec du recul, je considère que ces éléments ont constitués mon intérêt puis mon goût au travail dans les groupes Balint, lieu privilégié où ils peuvent être interrogés. La nuit est le moment des rêves, rêve interrompu du malade par le passage du soignant, rêverie du soignant interrompue par l'appel du malade.

Après certaines nuits de veilles il m'arrive de songer, et il m'est arrivé de penser à d'autres professionnels avec lesquels je me sens relié non pas par l'activité de soin mais plutôt par rapport aux particularités de l'exercice nocturne, peu visible. Mes rêveries m'amènent au fond d'une mine dans cet autre univers d'obscurité et de sons. Parfois, le matin quand je quitte mon travail, un peu sonné de ces heures de veille, et lisant les traces de ma fatigue dans le regard des autres, je pense à ces hommes aux visages noircis, aux yeux hagards, quand ils remontent du fond du puits.

Si le travail dans les groupes Balint a sa part dans ma remontée du puits, c'est aujourd'hui un jour particulier puisque je prends la mine, de crayon cette fois, pour aborder ce récit.

 

LE CAS

La situation suivante est à considérer comme emblématique, elle décrit le cheminement et les effets d'une situation travaillée en groupe Balint, mais elle est enrichie d'autres expériences, d'autres situations, des récits d'autres, des réflexions, qui s'y sont amalgamées. Elle tient lieu de fil conducteur. Il y a la nuit des moments qui peuvent être privilégiés, quand un malade que le sommeil fuit, appelle à son chevet le soignant, qui lutte contre le sommeil.

L’ambiance, avec l'obscurité et le silence est parfois favorable aux confidences, les masques se fissurent. Mais ce n'est pas toujours le cas, ici l'événement se situe dans une période très active, dès le début de la garde, dans ce moment du service où je prends en charge des opérés du jour, et des convalescents, une vingtaine de

personnes. J'avais commencé la visite de chaque hospitalisé pour effectuer les soins prescrits, les surveillances post-opératoires, et la cohorte d'actes relevant du rôle propre et du simple bon sens. Je ne tardais pas à être interrompu par un appel d'une autre chambre occupée par une femme qui avait été opérée la veille. Elle avait subi une amputation mi-cuisse de la jambe droite, elle se plaignait. Sa voix était forte et autoritaire. Je l'ai assez vite trouvée désagréable. Ayant accédé à une première demande je reprenais le fil de mes visites, mais j'étais de nouveau rapidement appelé par la dame, et devait interrompre les soins pour répondre. Mais à peine avais-je répondu qu'un nouvel appel me contraignait à retourner dans la chambre. Les demandes étaient fondées sur des besoins urgents à satisfaire, mais pas seulement. Je perdais patience, j'avais dans la tête le temps perdu, les soins désorganisés, et les appels ne cessaient pas, j'avais le sentiment que cette femme exigeait une priorité que je ne pouvais pas lui accorder.

Sa voix forte devenait maussade et je devenais maussade moi aussi. Je tentais quelques diversions au fur et à mesure des passages dans sa chambre, lui demandant de patienter, de comprendre que maintenant je ne pouvais pas, qu'il y avait les autres, etc …

Et j'étais de plus en plus oppressé par ces appels, je subissais la situation, une sorte de hargne montait chez moi devant l’impuissance à résoudre les problèmes de cette personne. La majorité des appels concernait la douleur et le positionnement du membre amputé. Il fallait le mettre « comme ceci comme cela, mais non, pas comme ça », et quand la position semblait enfin satisfaisante, il y avait autre chose. Alors je différais ma réponse à ses appels, j'attendais et faisait attendre, pensant que le message était clair, et j'en tirais un bref soulagement. Mais le risque était, comme c’est arrivé, de retrouver le lit mouillé. La colère m'envahissait, je perdais mes moyens. Je haussai la voix, tournais les talons devant la énième demande de mettre la jambe un peu plus à droite, ou à gauche, l'oreiller comme ci ou comme ça, alors il y avait un rappel, et la dame était de plus en plus injonctive, je la trouvai sévère sans égard. J'étais parfaitement désagréable.

Cette histoire m'a mis durablement mal à l'aise, j'étais frustré d'avoir atteint mes limites, furieux d'avoir été maltraité par cette patiente, malheureux d'avoir accepté ce combat, désolé de m'être emporté.

J'ai osé raconter cette situation dans un groupe Balint, Je cherchais à me justifier, je cherchais la compréhension du groupe, je voulais comprendre ce qui s'était passé. On m'avait demandé quelque temps plus tôt comment je qualifierais mes relations

avec les patients. Bonnes avais-je répondu sommairement et là j’exposais une situation qui prouvait le contraire.

Le groupe par ses interventions me renvoyait une situation différente de celle que j'avais exposée. Une idée différente de celle que je me faisais sur moi-même dans cette situation.

Cette idée a émergé plus nettement après plusieurs jours. Ils ont été nécessaires pour que je puisse accepter que mon récit montre : j'avais totalement omis que cette femme avait perdu une partie de son corps.

Après un traitement classique du cas il y avait le passage au jeu. Le leader (il n'y avait pas de co-leader) choisissait un moment de la situation, des interlocuteurs si besoin.

J'ai recréé mentalement le couloir, les portes de chambre, le témoin d'appel, et j'ai rejoué la scène. J’ai le souvenir d'un terrible malaise. Je me sentais paralysé. Le psychodrame se poursuivait, le leader stoppait le jeu et les rôles étaient intervertis,

j'ai joué la patiente. Après le jeu le travail de recherche se poursuivait sur la situation avec l'émergence de nouveau matériel.

Peut-être m'a-t-on dit que cette patiente voulait me faire marcher. Je sentais venir de la culpabilité, ce même sentiment que j'éprouverais les jours suivants auprès de cette patiente avec laquelle nous nous sommes regardés en chien de faïence avant qu'elle ne quitte les lieux. Le leader et groupe n'avaient pas renvoyé ce que j'attendais, j'en ai été affecté.

« Quelque chose se joue, au travers du corps, qui déplace la personne dans un moment d'inquiétude, d'impuissance, d'isolement. Elle se trouve alors de son temps habituel, le temps des horloges, pour une interrogation, sur son histoire biologique. …Elle interroge aussi la vie, sa vie » (2).

J'ai souvent observé que lorsqu'un patient est hospitalisé, il est amené à un temps d'introspection. Les questions de l'adaptation au handicap transitoire ou définitif du à la chirurgie, interrogent, sur l'aspect technique, comment désormais faire telle ou telle chose, les priorités dues aux soins, et en arrière-plan, pas toujours exprimées comme telles, des préoccupations liées au sens accordé à l'irruption de la maladie dans l'existence, à l'existence elle-même. Certains considèrent leur passé pour d'autres ce sera l'évocation d'un deuil, les pensées convergent souvent vers la famille.

A travers le corps le malade hospitalisé fait peu à peu état de ses pertes, il élabore plus ou moins lentement des infléchissements à ses priorités. Le corps n'est pas seulement le corps que l'on a mais aussi le corps que l'on est. La médecine moderne cible et soigne de plus en plus de maladies, agit sur les organes avec de plus en plus de maîtrise, « corps objet » de soins. Le «corps-sujet» est le corps que le sujet est.

«Il y a le sujet dans le corps de chacun et ce sujet ne pense pas avec la rationalité du professionnel, mais avec la sienne, celle du sujet singulier». (2)

Souffrance de cette femme car L'amputation d'un membre inférieur est douloureuse d'un point de vue physique, mais insupportable parce qu'elle est liée à une représentation d'elle-même. Le travail de deuil commençait chez elle par une révolte.

 

SEMAILLES

Les pensées surgissent de façon imprévisibles, elles sont porteuses de sens dès lors qu'un lien est trouvé, qu'un tout prend forme quand les éléments internes et non internes s’associent.

«Nous vivons la plupart du temps sans y penser. Un jour, on finit par se retourner et on découvre avec le plus grand étonnement qu’on a déroulé sous nos pas un immense tapis d’événements, des essentiels aux plus insignifiants.» (3)

Je voudrais illustrer par une petite histoire le fait que certains événements de l’existence échappent à tout contrôle, mais trouvent échos et résonance entre eux dès lors qu’on accepte d’y penser.

C'était dans le jardin, le semis de salades était terminé. Ma fille, âgée de 3 ou 4 ans à l'époque, fait irruption dans le carré de terre, et, poursuivant le chien ou le chat, piétine le sillon fraîchement travaillé et bien humide, et traverse le jardin en courant.

Ce faisant et à l’insu de tous, elle emportait sous ses pieds quelques précieuses graines. A mon grand étonnement pendant toute la saison de pousse, au gré des averses, et selon la profondeur où les petits pas les avaient semés, des poquets de laitues ont émergés de la terre, à des moments différents, et tout à fait hors de l’endroit qui leur avait été dédié. J'ai mis un certain temps à relier cette pousse anarchique à son origine que j’avais complètement oublié.

De même la situation, décrite plus haut connaîtra des développements, une germination, inattendue. J’avais dans un premier temps culpabilisé de m’être emporté. Mais cette colère et mon ressentiment n’était-il pas quelque part légitime ? Et si travailler sur le transfert suppose la vocation à connaître autrui, alors nos propres réactions nous paraissent moins anodines.

Le service de chirurgie vasculaire, dont la vocation est d’éviter les amputations, m’a néanmoins fourni l’occasion de maints contacts avec ces «raccourcis», comme ils se nomment parfois eux-mêmes. J’ai constaté, observé, écouté la dépression, le déni, les crises, les cris de ces malades qui perdent avec ce vide de leur corps la locomotion, les projets, les illusions. J’ai fraternisé avec ceux dont l’amputation est plus ancienne qui racontent le bouleversement et les adaptions nécessaires quand le simple fait de se laver les mains devient un problème quotidien. Colère et ressentiment avaient

mutés, faisant place à plus de sérénité et tendresse. Mais à l’instar des semis, un événement oublié a un jour refait surface, l’occasion pour moi de revisiter mon contre transfert.

Cela s’était passé pendant les premiers mois de ma formation d’IDE, sans doute au cours de mon premier stage hospitalier. Dans un lieu, qu’on n’appelait pas encore EHPAD, A l’heure des toilettes, j’avais été littéralement poussé dans une chambre avec un fardeau de linge et ce qu’il fallait pour travailler, puis laissé seul. Le vieil homme

baignait dans son urine, il proférait de sa bouche édentée ce qui ressemblait à un monologue délirant, incompréhensible, ceci s’améliorant après avoir replacé le dentier. Le novice, passablement remué que j’étais alors a tout de même retroussé ses manches et s’est mis au travail. Mais en découvrant les draps j’ai éprouvé un choc intense, en voyant les moignons de ses deux jambes s’agiter vers le plafond. Pendant quelques secondes j’ai voulu fuir, tout arrêter, sortir de cette odeur et de cette vision.

Mais je me suis ressaisi et j’ai pu mettre au propre cet ancien marin en l’écoutant raconter ses histoires d’embarcations, d’ivresses et de bagarres. J’ai évoqué deux événements, séparés dans le temps qui ont en commun de concerner des amputations, et d’avoir provoqué des réactions émotionnelles vives.

Le lien étant établi, il s’est ramifié, a provoqué des réflexions, des remises en causes.

Je repensais mon choix professionnel, la chirurgie qui est la science reine de l’amputation. Des réponses et d’autres questions sont sorties de la nuit. J’ai aussi écouté des paroles alliant réconfort et perspectives.

«(…) la souffrance du patient est une violence à laquelle vous assistez, vous, une violence qui vous est faites à vous aussi qui êtes là, près de lui. Pour pouvoir supporter que le patient vous en parle, pour pouvoir rester présents, il faut pouvoir accepter que cette violence vous atteigne. (…) Voir, percevoir, entendre, sentir et penser sont les conditions de notre présence à l’autre. (…) Nous soulageons sa souffrance par notre disposition à la compassion, par notre capacité à être avec». (4)

Une nouvelle page de mon métier de soignant s’est ouverte.

Le sens de ce que nous vivons n’est pas à proprement parler à chercher, c’est plutôt en n’occultant pas, que notre histoire intime peut émerger.

C’est sur un témoignage onirique que je laisse ce récit, puisque un autre lien s’est manifesté quand m’est apparue, comme en rêve, et comme je l'ai toujours connue, la main de mon père, amputée de trois de ses doigts.

 

(1)Anne Perraut Solivères « Infirmières, le savoir de la nuit », PUF 2001 p.108

(2) Walter Hesbeen « Prendre soin à l’hôpital », Masson p.34, p.17

(3) Jacques A. Bertrand « Comment j’ai mangé mon estomac », Julliard p.28

(4) Guite Guérin : « La relation soignant soigné » hors-série du bulletin de la SMB, 2000

 


Journal intime d’une infirmière libérale 

par Brigitte Greis

" Qui parle dans le soin ? Qu’est-ce qui fait que l’on pense et que l’on parle ? La parole a besoin de pensée et de présence ? Comment être présent avec l’intimité de l’autre autour du corps à soigner ? "
 

Je me trouve ignorante à discourir sur un concept qui dépend de la vie des autres et de la mienne

L’intimité me surprend toujours, la définir exige une singulière discrétion

L’infirmière est une « passeuse » de ce qui se passe dans le lieu « là où cela se passe »

 Je suis comme les caqueteuses du XVIIIème siècle, toujours assise dans un face à face en quinconce avec l’autre à soigner, cela suppose alors de la parole à deux, comme un bavardage oppressant

L’intimité me sied bien, la soignante ne se parle pas

Tout ce que je sais, c’est de l’imprégnation silencieuse

Un ami me dit : «  réfléchir, échanger, oui mais le corps dans tout ça ? », dans l’automobile, nous étions côte à côte

La soignante navigue-t-elle dans l’intimité du secret ou bien dans le secret de l’intime ?

Tout « cela » n’est qu’une histoire d’alcôve

Celui qui est malade ne s’allonge pas toujours

Dans l’intime il y a toujours du soupçon

Je tourne dans le quartier avant le lever du soleil, après son coucher, quand les odeurs humaines sont celles du lâcher prise, quand l’humain tourne enfin le dos à ce qu’il se doit d’être, je rentre et sors des appartements, des petits pavillons, il y a toujours une histoire de porte à ouvrir ou fermer, des clés, une pénétration, de l’acceptation.

Un petit tour et puis s’en va

Intériorité rime avec extériorité

Le secret se cultive

Quand j’entends parler de l’intimité je sors ma porte de secours
Les paysages procurent un sentiment de secret, les paysages sont lointains

Le secret se devine, se raconte ou se tait, l’écho que l’on en reçoit le structure

L’intimité se partage parfois, on s’y trempe, on s’y colle, on s’y love, on s’en décolle, elle nous poursuit

L’intimité est un féminin

Il y a du corps là-dessous

L’intimité a à peine une raison d’être

Se déballer, se livrer, se déficeler, c’est du don sans merci

On se donne parfois comme un fruit pas mûr, c’est acide

L’intimité a une musique, il faut l’écouter en silence

L’intimité défie le temps et l’espace

Cela reste dans la mémoire et le corps, on ne la possède jamais, ni ne la maîtrise

In-time sur les berges des corps des autres, une présence juste quand il faut pour les blessures

Je calligraphie les traces d’un lien posé, lancé, délaissé, sur le chemin des soins portés

Traces d’exultation

Traces mnésiques

Traces libératrices                                               

De la perte à la reconstruction

Du doute à l’existence

Traces de séduction

La répulsion en écho

Cela ne se dit pas 

Ne le dites à personne

Si vous saviez…….peut-être tout ce que je ne sais pas

Des traces d’existence, mais comment être ?

Le rythme de la vie au coin du soin, autour de la plaie, la petite bête qui monte, monte

L’horizon de la théorie encercle le beau quartier tout refait coquet

Tout près du corps on se réchauffe

Chaque jour est un autre jour

Quand je quitte mon véhicule je rentre chez quelqu’un

Cet autre étrange, si étranger

Je me prépare pour aborder la vie des autres, qui suis-je ?

L’odeur d’un espace, je peux l’emmener avec moi. Le souffle des autres sur ma peau

La respiration des familles

Je ferme la porte de la chambre pour mieux porter du soin

« Dans le dernier tiroir de la commande, regardez, il y a tout »

Le niveau d’assurance vaut avec le nombre de contrats

La fierté d’être dans la vie se devine dans la profusion d’articles imprimés, ceux qui n’en n’ont pas, inventent de nouvelles propriétés en cachette

La théorie, c’est comme le vélo, on ne peut l’oublier, dès qu’on l’emprunte, on roule à nouveau, mais ce n’est pas toujours pratique en dehors des pistes cyclables

L’intime, c’est une balade à deux, les corps parallèles

Quand les pensées de l’un et de l’autre s’entendent, que fait-on du corps et de sa blessure, il faut bien le soigner

Quand je porte soin, je ne peux m’oublier

Parfois mon propre corps est lourd

Recueille-toi avant de te donner

Porter du soin à un corps, c’est d’abord poser le sien

Sur les tables de cuisine des familles, je pose ma sacoche sur une chaise, moi je reste debout

Le pied dans une famille s’offre au soin, je me mets alors à genoux, dans quel tableau suis-je ?

Quand je me trompe d’adresse, je ne sais plus où je suis

Pourquoi tel patient m’appelle moi, pour lui porter soin ?

Si on m’appelle par ma profession ou par mon prénom, je ne sais plus si je suis née

 Celui-là me montre ses cicatrices que le chirurgien expert à laisser sur son corps, pour cela il lève le drap, ouvre sa chemise, il est tellement grand. Je regarde alors la photo de ses parents sur la table : «  ils sont morts tous les deux ensemble ».

Je ne sais pas quand

Un corps en cache deux autres qui se sont confondus

C’est le soleil levant qui rassure car on sait que tout recommence

Entre la fin de la nuit et le lever du jour la soignante est innommable, parce qu’elle n’est pas nommée, elle ne peut être. 

Actualités de l'OFMP 

2ème Congrès francophone de la Médecine de la Personne

20 et 21 novembre 2015

Espace Mendès France - Poitiers

 

Thème : « Parler, Parler au patient, Parler au soignant, Parler de et autour de la maladie »

Lors du 1er congrès de l’OFMP en mars 14 à Poitiers, la question majeure et récurrente qui a surgi  des ateliers et de la table ronde a été celle de l’annonce de la maladie.Qu’il s’agisse de la maladie, du diagnostic, des soins, et même de l’’information et de formation, les interrogations sont toujours les mêmes.

Pourquoi informer et/ou transmettre ? A qui s’adresse-t-on ? Et comment on parle ?

A chaque fois il s’agit d’échanges et de constructions communes dans l’espace et le temps, de représentations, de ce qui arrive, surprend, dérange.

A chaque fois il s’agit de se représenter les choses afin de les réaliser et d'anticiper pour s’en défendre.

Fiche d'inscriptionFiche d'inscription

Programme du congrèsProgramme du congrès

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L’OFMP est représenté et exposera l’histoire et les activités de l’OFMP, ainsi que ses objectifs au congrès du :

 

Collège international de la Médecine de la Personne

 

                                      

8th Geneva Conference on Person-centerd Medecine

"Person-Centered Primary Health Care"

University Hospital and World Health Organization

Genève 27-29 avril 2015

 


Présentation de l'ouvrage de Martine Ruszniewski

"L’annonce, Dire la maladie grave, Pour une parole qui accompagne" (Ed. Dunod)

 

Martine Ruszniewski est psychologue clinicienne et psychanalyste.  Son travail et sa recherche est centrée sur le travail des soignants et à leur écoute. Elle est leader accrédité de la société médicale Balint. Auteur  de « Face à la maladie grave » (éd. Dunod, 1995) et « Groupe de parole à l’Hôpital » avec Gil Rabier (éd. Dunod, 2012).

Son ouvrage touche particulièrement l’OFMP pour ses préoccupations communes, la parole de la personne, celle du soignant, celle du patient, au cours du soin, de la consultation, après le soin et après la consultation. A partir de cas, elle laisse cette parole jaillir, elle laisse la présence se créer, elle laisse les personne s’entendre, dans la liberté et la surprise.  Elle montre la force de la création et de la re-création possible si on laisse le temps aux mots, si on apprend à être présent à l’autre.

Livre fort où il n’est pas question de modèles d’annonce mais plutôt d'une réflexion puissante sur la sincérité créatrice de notre présence comme soignant et comme patient.