La lettre de l'OFMP : n°6 - juin 2015

 

 

 

Affiche 5

Sommaire

  • Editorial de S.-D. Kipman : "Lier, délier, relier"

  • Qu’est-ce qui fait le soin ? Une recherche d’un fondamental à visiter par Brigitte Greis

  • Actualités : le 2ème congrès de l’OFMP - 20-21 novembre 2015 à Poitiers

  •  A lire :
    -  "Histoires naturelles de l'oubli" de Claire Fercak
    -  "BAD GIRL" de Nancy Huston
    -  la chronique de lecture de S.-D. Kipman

Editorial : Lier, délier, relier (à propos du colloque du CRAA - Bordeaux 26 mai 2015)

par Simon-Daniel Kipman, président de l'OFMP

J’ai eu la chance de participer à ce colloque qui voulait incarner, et faire sentir à un public nombreux, les croisements, les rencontres, voire les controverses qui se manifestent « au carrefour des champs de la biologie, la psychologie, la sociologie, l’environnement ».

Nous eûmes donc à trouver notre voie au contact des expériences brésiliennes de « thérapie communautaire intégrative », une façon de dynamiser et de transmettre l’engagement et l’enthousiasme des équipes à des populations abandonnées et décriées dans les favelas de Fortaleza et de Rio.

Boris Cyrulnik montra clairement, et avec malice, l’enfermement qu’implique des approches univoques, et la manière dont le « sens moral » se construit chez les enfants dans leur relation aux adultes qui l’entourent.

Quant à notre ami Gérard Ostermann, il brossa un vaste panorama sur les « paysages de la relation, de l’intention et des valeurs et de l’action ».

Moi-même, j’ai pu y aborder les questions posées à tous ceux qui sont concernés par la santé et la maladie, et le travail que cela induit, que cela impose même ( si je me laisse aller à moraliser un peu) à l’OFMP.

On peut se procurer le CD de ce colloque et de tous les colloques précédents du CRAA auprès de :

CRAA
40 rue saint julien
33112 Saint Laurent en Médoc

craa@sfr.fr

 


Qu'est ce qui fait le soin ? Une recherche d'un fondamental à visiter

par Brigitte Greis

Le temps nous le savons, flirte avec le plaisir de travailler. Le manque du temps, est une souffrance, un désordre, un croche-pied  au bon entendement de ce que nous abordons ou projetons dans notre vie. Le plaisir et l’avenir sont ce qui nous anime dans cette relation de soin : accepter et découvrir l’autre, s’y mêler avec retenue pour faire de sa demande un jeu de tétris qui va  souder son adhésion à son autonomie. Cela semble parfois simple, cependant bien des séances de soin nous surprennent dans leur complexité évènementielle et nous en ressortons en nous indemnisant de ces instants troublants par la mémoire indélébile de ce qui s’est passé. Ce n’est pas rien surtout quand nous ne savons pas toujours expliquer le trouble ainsi vécu. Expliquer tue parfois le désir de savoir. La dynamique mise en place pour entendre la rumeur de l’autre gonfler au fur et à mesure de notre désir de comprendre, ne se finalise pas toujours sur une «  solution » à l’énigme de l’autre, cet autre si étranger à nous, si étranger parfois à lui-même. Une jambe soignée, traitée, un pied, une main, un ventre, une vertèbre ou un nerf, une âme, ne satisfont  pas notre étonnement ressenti de la rencontre de cette personne qui se cache derrière ce « don d’organe ». L’enveloppe corporelle ainsi mise à jour dans une blessure soupçonnée qui se rend disponible, n’est qu’un contenant de ce que nous captons à nos dépends si nous ne prenons pas garde à ce que nous recevons ainsi.

Je voudrais dire à quel point, entamer une relation de soin, ouvrir la porte de cet habitant blessé, nous entraîne d’emblée vers la responsabilité de l’advenir de cette relation. Je veux bien dire que cette relation concerne les deux partenaires, le soignant et le soigné. Là le temps n’existe pas. Et c’est bien cette inexistence qui m’importe et qui souligne toute la force de ce qui se passe dans la rencontre et qui nous implique fortement. Il est de l’ordre de l’imposture que croire en le début et la fin d’une relation de soin, qu’il suffit de payer un tarif, de planifier un acte, de rentrer et de partir, pour soigner. Il n’existe pas d’acmé d’une notion du temps dans le soin, c’est imprévisible ce qui se passe. Et, malgré ce que la connaissance scientifique parvient à réussir à engager de progrès et de confort pour guérir, l’excuse  d’un manque de temps émise par le soignant n’est qu’un supposé viatique vers la prise de conscience de son implication. Car enfin, se glisser dans les méandres des affluents d’un temps qui s’écoule, n’est-ce pas accepter d’ouvrir notre disponibilité à l’autre, à soi, d’explorer notre étrangeté en relation ? Toute exploration est rythmée par les découvertes qui s’imposent à elle, toute découverte est vierge de savoir et force notre pensée en se jouant de la conformité du temps. Passé, présent, avenir, n’ont de sens que si on veut bien abandonner nos perceptions pré-acquises de ce qui se passe, de repousser la modernité de nos comportements, c’est-à-dire se soumettre à des types de relation qui capitalisent notre pensée : qualité-prix, le temps c’est de l’argent, efficacité et rentabilité, l’autre reste un inconnu négligé, soi n’existe que dans le spectacle consommé. L’ignorance et la bêtise remplacent la pensée et la fatigue envahit la vie qui passe de vacuité où le temps devient une référence monnayée.

Il est important de revisiter nos fondamentaux pour être avec l’autre, nos incertitudes valent plus que nos savoirs parfois, parce qu’elles engagent notre lien à l’autre et nous préservent d’en finir avec ce que l’on ressent de ce qui se passe. Nous prenons des risques, nous ressentons de la tendresse ou de l’accueil ou bien le contraire. Nul n’est censé l’ignorer, nul ne peut faire abstraction de notre questionnement.  Qui doute est, mais n’est pas sans l’autre.

De la réflexion sur ce qui nous guide dans nos soins, non loin du savoir scientifique, n’est-ce pas le risque que nous prenons en repérant la tendresse et l’accueil qui nous occupent ?  Sous peine  de nous perdre ?

Tant de concepts sont à réfléchir quant au soin près de la personne, avec la personne, qui nous révèlent à quel point soigner est avant tout une rencontre de deux personnes, et derrière ces deux personnes, celles qui les entourent.


Actualités de l'OFMP 

2ème Congrès francophone de la Médecine de la Personne

20 et 21 novembre 2015

Espace Mendès France - Poitiers

 

Thème : « Parler, Parler au patient, Parler au soignant, Parler de et autour de la maladie »

Lors du 1er congrès de l’OFMP en mars 14 à Poitiers, la question majeure et récurrente qui a surgi  des ateliers et de la table ronde a été celle de l’annonce de la maladie.Qu’il s’agisse de la maladie, du diagnostic, des soins, et même de l’’information et de formation, les interrogations sont toujours les mêmes.

Pourquoi informer et/ou transmettre ? A qui s’adresse-t-on ? Et comment on parle ?

A chaque fois il s’agit d’échanges et de constructions communes dans l’espace et le temps, de représentations, de ce qui arrive, surprend, dérange.

A chaque fois il s’agit de se représenter les choses afin de les réaliser et d'anticiper pour s’en défendre.

Fiche d'inscriptionFiche d'inscription

Programme du congrèsProgramme du congrès


A lire

 

« Histoires naturelles de l'oubli » de Claire Fercak

Ecrivain avec un parcours éclectique, Claire Fercak, née en 1982, vit et travaille à Paris. Elle publie son deuxième roman aux Editions verticales.

Dans ce roman à deux voix écrit lors d'une résidence d'écrivain deux ans auparavant à la Bibliothèque Universitaire des Langues et Civilisation, elle trace les portraits croisés de deux personnages victimes d'amnésies partielles d'origine différente, une traumatique et l'autre psychologique. Elle décrit leur vie après le traumatisme. Comment vit-on quand on a subit de tels chocs ?  Suzanne, bibliothécaire a perdu son mari qui s'est suicidé et Odradeck est le survivant de l'attaque d'un loup subit à la ménagerie du Jardin des Plantes dans lequel il travaille tandis que son collègue lui, y a laissé sa vie.

La narration est la juxtaposition de deux monologues à l'alternance contrastée. Odradeck et Suzanne ne se connaissent pas mais leurs destins vont se croiser à la bibliothèque, le lieu de travail de Suzanne, puis se retrouver car internés dans le même hôpital.

Claire Fercak dépeint avec des phrases courtes, rapides et percutantes leurs univers opposés qui se rejoignent dans l'enfermement de leur folie.

 

«  BAD GIRL »  de Nancy Huston

Ecrivain, essayiste, musicienne et militante des droits des femmes et d'origine Canadienne, Nancy Huston, née en 1953, vit à Paris depuis les années 70.

Dans ce roman autobiographique sous-titré « Classe de littérature », publié chez Actes Sud avec en illustration sur la couverture une œuvre de son compagnon Guy Oberson, Nancy Huston nous fait partager son parcours semé d'écueils et d'illusions nous permettant ainsi de mieux comprendre sa trajectoire littéraire.

Sa lignée familiale constituée d'un arrière grand-père fou à lier, d'un grand-père pasteur, une grand-mère féministe, une belle-mère allemande, un père brillant et dépressif et enfin d'une mère présentée comme ambitieuse ne voulant pas être réduite à la maternité qui l'abandonnera rapidement.

Cette famille pleine de cahots et de ruptures sera le moule unique pour fabriquer l'écrivain que sera Nancy Huston.

Sous la forme de lettres avec une narration à la deuxième personne, elle s'adresse à « Dorrit » c'est comme ça qu'elle nomme le fœtus non désiré qu'elle a été, elle revisite et redécouvre toute son enfance.

Et c'est la musique et la littérature qui la sauveront de cette enfance au contexte familial si difficile plus porté sur la religion que sur toute forme d'art.

Elle nous permet ainsi de nous poser la question : d'où venons-nous ?

 

Rubrique « lire, à lire, à relire »

Par Simon-Daniel KIpman

Autrefois j’assurai pour le journal de psychosomatique une rubrique d’analyse de livres qui s ‘appelait « DE LIRE DELIVRE ; DELIRE DE LIVRES ». Dommage que je ne puisse plus utiliser ce titre générique qui voulait montrer combien on peut se laisser « prendre » par un bon livre, comment on peut «  interpréter » une œuvre littéraire. Bien entendu pourront y trouver leur place des analyses des livres soumis au prix ESCULAPE. Mais devraient aussi y figurer les livres qui ont intéressé les uns ou les autres. S’il y a discussion après coup, tant mieux. Et nous comptons sur tous ceux qui nous lisent pour nous informer des livres qui concernent la médecine de la personne, ou qui, ont été écrits par des personnes soutenant nos actions, partageant nos objectifs.

S.-D. Kipman nous présente deux ouvrages :

« La psychanalyse révisée » par Théodor  W. ADORNO
Editions de l’OLIVIER collection Penser/Rêver, 2007

Nous avons reçu ce petit livre dans le cadre du prix littéraire de l’OFMP (voir Prix Esculape). Bien qu’il ne réponde pas aux critères de ce prix «  ouvrage de littérature paru, en français, dans l’année ». Or il s’agit d’une conférence présentée par T.W. Adorno en 1946 à la Société Psychanalytique de San Francisco, et publiée en français en 2007.

Mais je dois en remercier les éditions de l’Olivier : ce petit livre est passionnant, et l’article d’Adorno est, en plus, passionné. Ce qui fait dire a l’historien J Le Rider, qui le commente, qu’Adorno est un « allié incommode ».

Mais qui est donc Adorno : il ne suffit pas de dire qu’il fut philosophe, sociologue d’un côté ; et musicologue et compositeur de l’autre. Adorno est difficile à repérer. Il porte à la fois le nom de son père ( Wiesengrund) commerçant à francfort, et de sa mère corse Adorno Della Piarra, chanteuse. Il est surtout connu sous ce nom maternel, il l’est aussi surtout comme philosophe.

Menacé par les nazis comme non aryen, il ne peut poursuivre en Allemagne ni sa carrière de compositeur, ni celle de philosophe. Il part alors en Angleterre. Puis, avec Max Horkheimer, Siegfried Kracauer et Walter Benjamin, il part à New York ( 1938) puis en Californie ( 1941). La , il retrouve toute une intelligentsia  allemande émigrée ou réfugiée.

Bien que naturalisé américain, il retourne enseigner en Allemagne.

Tout au long de sa carrière au sein de ce qu’on appelle l’ECOLE DE FRANCFORT, il s’attache à élucider les liens entre sociologie et psychanalyse, sous une forme différente, plus &académique que G. DEVEREUX (voir plus bas).

Il est accusé d’élitisme et de proximité avec le pouvoir bourgeois en 1968, mais il dénonce  chez ses accusateurs l’irrationalisme te l’infantilisme.

La conférence de 1946 «  la psychanalyse révisée » est, à première vue une attaque en règle, et assez violente, contre les post freudiens qui édulcorent le message de la psychanalyse. En particulier il s’attaque à Karen Horney (psychanalyste allemande 1885-1952 : elle aussi a quitté l’Allemagne en 1932, et critiqué quelques unes des notions fondamentales de Freud)

Mais au delà de ces critiques, il rappelle surtout que les Lumières, que le culte de la raison – ou du raisonnement- n’est pas affadissement de l’irrationnel. Et que le bon sens n’est ni la vérité, ni le seul sens possible.

Il est donc, sans doute, un des inspirateurs lointains du travail de l’OFMP.

 

GEORGE DEVEREUX par le Collectif sous la direction de F. Nayrou
Editions SPP - Collection Hommages, 2015

Tout le monde a entendu parler de George Devereux, surtout depuis le film d’Arnaud DESPLECHIN Jimmy P. (psychanalyse d’un indien des plaines). Mais qu’en sait-on ? Et comment interprète-t-on aujourd’hui ses multiples activités ?

Car George (sans S c’est lui qui l’a voulu ainsi) Devereux fut un génial Frégoli.

György Dobô – dont les parents avaient déjà vu leur patronyme germanique magyarisé) se transforme en George Devereux, il se convertit en même temps au catholicisme, et se met au français, au milieu ou avant de nombreuses autres langues.

Il est d’abord connu comme ethnologue auprès des indiens Mohaves qu’il adore et des Sedang Moï qu’il n’aime pas. Les psychanalystes lui ferment dans un premier temps la porte de leurs écoles parce qu’il n’est pas médecin. Il n’est ainsi autorisé, dans la fameuse clinique Menninger qu’à des psychothérapies de seconde zone, bien qu’il ait été analysé, à Paris, par Schlumberger. C’est ainsi qu’il suivra le fameux Jimmy P. Il reviendra ensuite travailler à Paris.

Voici que maintenant les psychanalystes français lui rendent un hommage mérité.

Ces aléas viennent sans doute de ce qu’il s’est toujours tenu au carrefour de l’ethnologie, ou de l’anthropologie ET de la psychanalyse, n’assimilant pourtant jamais l’une à l’autre. Ce positionnement se veut scientifique, et se réfère sans cesse aux deux principes suivants :

                  - l’un le principe d’incertitude décrit par Werner Heisenberg ; à savoir que l’on ne peut connaître en même temps deux mondes, deux états d’un objet – la position et la vitesse par exemple, et pour Devereux, l’aspect sociologique et l’aspect psychanalytique des êtres.

                  - l’autre de complémentarité de Niels Bohr qui s’applique lui aussi aux mondes que l’on se choisit.

C’est sans doute un peu pour cela que Devereux a été marginalisé : il pose  ce qui est une des questions majeures de la psychanalyse : comment s’articulent l’individuel et le collectif. Pour ma part, la complémentarité ne me suffit pas. Les deux univers, individuel et collectif ne se complètent pas, ne s’imbriquent pas harmonieusement l’un dans l’autre, mais il faut en rechercher les articulations ; que j’appelle, par coquetterie sans doute les « copules ».

Ainsi ce retour en force dans le champs de la psychanalyse, ce réinvestissement par les psychanalystes d’un génial questionneur et thérapeute, bien qu’il ait été un drôle de personnage, est il un signe heureux de la reviviscence de la pensée, donc des interrogations.