La lettre de l'OFMP : n°8 - janvier 2016

 

" L'être humain a besoin d'un autre, il ne peut pas vivre dans l'absence"

Françoise Dolto dans Solitude (p.433) , éditions Gallimard (1994)

 

Dr knockLe théâtre et la médecine au travers des mots de Louis Jouvet
(soirée  de clôture du 2ème congrès)

Sommaire

  • Editorial de Brigitte Greis 

  • "Le temps, la mémoire, l’histoire et l’éthique" par S.-D Kipman

  • Compte-rendu du 2ème congrès de l’OFMP - 20-21 novembre 2015 à Poitiers

  • Actualités
    - remise du prix Esculape à Rosa Monteiro
    - publication du 2ème ouvrage collectif de la médecine de la personne

  • A lire
    La chronique de lecture de S.-D. Kipman :
    -  "La psychanalyse révisée" de Théodor W. Adorno
    -  "George Devereux" par un Collectif sous la direction de F. Nayrou

Editorial 

par Brigitte Greis, vice-président de l'OFMP

A toutes et tous, l’OFMP présente ses meilleurs vœux pour cette année nouvelle.

Les réflexions  soulevées et échangées lors des précédentes lettres et lors du 2ème congrès qui a eu lieu en novembre dernier à Poitiers nous font avancer dans notre démarche avec la conviction d’un travail engagé dans la voie de la médecine de la personne, dans un contexte social  complexe où nous sommes tous impliqués.

Notre recherche, malgré son histoire courte, a mis en avant un travail d’écriture et avec l’écriture : les deux ouvrages collectifs ont débuté ce travail  sur une recherche conceptuelle de la médecine de la personne et ceci, grâce à des praticiens impliqués.  Lors de ce congrès la création du prix Esculape et son succès nourrit ce regard vers ce que l’écriture nous apporte d’émotions, d’expériences, d’imaginaire, de relation, nécessaire à la compréhension du « Porter soin » ; comme le théâtre et le jeu des acteurs qui ont su mettre en lien avec humour et tendresse, les mots de Jouvet et le cinéma (Dr Knock). Nous avons ouvert des portes, d’autres chemins, avec la réflexion, l’engagement éthique, politique, l’échange de la pensée à plusieurs, pour faire que soigner l’humain, c’est avant tout savoir qu’on l’est et que ce savoir n’est possible qu’à plusieurs avec nos incertitudes et nos connaissances, avec nos responsabilités quant à la relation thérapeutique.

A l’issue du congrès nous avons mis en avant combien le patient est son maître quant à la liberté d’être sur son parcours de soin et de santé, malgré tous les signaux forts, cadrages, exigences de l’institution de soins quelle qu‘elle soit, qui s’imposent à lui et le contrarient.

C’est donc un rappel fort de sa liberté émergeante coûte que coûte. Le dénier est une lâcheté soignante et un aveuglement dans la certitude médicale qu’il nous faut bien travailler, en prendre conscience, nous soignants, aidants, accompagnants. Se former a été un mot fort de ce congrès comme la remise en cause de certains concepts : accompagnement, fin de vie, parcours de soin. La formation concernant tous ceux qui ont à faire avec la personne fragilisée par une santé  perturbée et perturbante.

Aussi il nous paraît nécessaire encore d’échanger, de travailler, de nous rencontrer. Nous ne pouvons penser seul, c’est une évidence.

Nous proposons donc une assemblée générale au cours du mois de février afin de mettre en place les nouvelles instances de l’association et de définir ensemble les projets en cours : 3ème congrès à Bordeaux, le prix Esculape, un prix de thèse, des livres à écrire pour la collection de l’OFMP, des conférences, des liens avec d’autres associations, des articles, des interventions à d’autres congrès ou conférences, comme cela a été le cas en 2015.  

A nous voir donc bientôt, à nous lire aussi, à échanger encore.

Tous nos vœux !

L’équipe de l’OFMP

 


Le temps, la mémoire, l’histoire et l’éthique

par Simon-Daniel Kipman

Notre société vit une situation bien paradoxale. Elle est obsédée d’un côté par l’angoisse du vieillissement, meurtrie par la maladie d’Alzheimer à laquelle la mort est préférée et elle est indifférente de l’autre à cette obsession d’un présent envahissant qui écarte le concept même d’héritage. Or nous sommes des héritiers avant d’être des acteurs de notre temps. Obsession d’un présent dont témoigne par exemple le succès des études généalogiques centrées sur soi comme produit de ses ancêtres et non sur ses ancêtres eux-mêmes. L’histoire des sciences et de la médecine, voire l’histoire tout court est relayée à l’accessoire des écoles et des universités.

Une mémoire individuelle perdue fait apparemment disparaître l’humain, mais une mémoire collective dissoute donne le sentiment d’une appartenance commune, limitée au présent, et nous déshumanise.

D’un côté l’Alzheimer apparaît comme le véritable naufrage de la vieillesse et nous fait applaudir aux plans Alzheimer comme une planche de salut collective. De l’autre l’indifférence au fait que nous construisons une société en voie « d’alzheimérisation » collective, avec une succession de présents, ne laisse plus place à la mémoire ou à une mémoire si courte qu’elle se confond avec le présent.

Cette perte de mémoire collective n’entre pas en contradiction avec l’accumulation de commémorations qui sont autant de leurres, car ceux-ci ou celles-ci inscrivent la disparition de l’historicité. Il n’y a plus continuité historique, mais fragmentation. Il n’y a que des événements commémoratifs qui surgissent plus pour marquer le présent que le passé, installant des balises repères plus destinées à instrumentaliser le passé pour promouvoir le présent qu’à une vraie réflexion.

Ici Rousseau est encensé pour la modernité de sa réflexion sociale, là il est brocardé pour son mépris des femmes. Il est découpé en morceaux selon les modes et les exigences du présent. Les éditeurs, les politiques se préparent à l’avance aux commémorations événementielles, cinquantenaires, centenaires, cent cinquantenaires de la naissance ou de la mort. Ces commémorations ensevelissent le passé en le faisant brusquement et transitoirement ressurgir comme une marionnette dans un champ de foire. Jaurès, Victor Hugo, Rousseau, de Gaulle, émergent  ainsi soudain au gré des opportunismes avant de disparaître. Le présent ne supporte le passé que sous sa forme célébrante, pas sous sa forme de relecture du présent. Soixante- huit en fournit un bon exemple. C’est à qui a fait en 2008 et fera probablement en 2018 lors du cinquantenaire la meilleure promotion d’un événement dont on renonce à interroger les prémices et l’arrière-pays sur lequel il a surgi simultanément dans de nombreuses parties du monde,

Ainsi que sa submersion si rapide dans les années qui ont suivi.

Une commémoration héroïse ou accable mais tente rarement de resituer l’événement dans son contexte, ce que fait le travail de mémoire. Les dates anniversaires viennent ainsi scander le présent qui a plus besoin de repères que de mémoire. Or l’attention au monde a plus besoin de mémoire que de repères. Les enseignants constatent par exemple la difficulté contemporaine d’attention des enfants qui ne s’approprient plus un texte en l’apprenant par cœur pour le faire ressurgir au moment opportun, mais cliquent sur un site pour trouver ce qu’ils cherchent. Une mémoire désormais protégée des scories de l’émotion. Le choix infini ainsi offert à leur convoitise ou leur paresse les détourne sans cesse du questionnement en profondeur. L’histoire est là, uniquement pour servir l’hypertrophie du présent mêlant dans son indistinction l’important et le dérisoire. Le monde commence ainsi avec la vie de chacun. Il n’y a plus d’héritage, plus d’ancêtres, plus de dettes, qui obligent par rapport à ceux qui ont été. La crémation des morts nous débarrasse à bon prix de la malédiction d’Antigone.

Il existe en revanche le sentiment que le passé est fait d’obscurité. A-t-il vraiment existé une époque invivable où les téléphones portables, la contraception n’existaient pas, où les femmes ne votaient pas ? Entre Jésus christ et 2012, il n’y a qu’une succession d’obscurantismes divers dont n’émergent que des rois, des guerres, des statues, des révolutions et des peintures, quelques philosophes et quelques inventions scientifiques dont seule la modernité a validé l’excellence. Mais gare aux inventeurs qui mettent en péril les découvreurs du présent par leur antériorité. Le XXème siècle a tant méprisé le XIXème. Chacun désormais est dans l’illusion d’appartenir à un monde de la connaissance en progrès perpétuel avec cette caricature d’un passé enseveli dans l’ignorance. Pourquoi donc se pencher sur l’histoire des sciences si c’est pour mettre en scène l’obscurité. Il n’y a plus d’histoire des espérances déçues, des idées novatrices longtemps censurées, du génome comme organisateur de l’ordre et non comme garant du désordre, des concepts qui nous semblent maintenant absurdes même s’ils ont suscité à leur époque un enthousiasme collectif. Ainsi l’analyse graphologique de Berthillon qui a tant intimidé en son temps la justice par son apparente rigueur scientifique de l’écriture du capitaine Dreyfus et qui apparaît maintenant comme une tragique bouffonnerie. Ainsi les études marquées idéologiquement de morphologie psychologiques de Lombroso qui devrait nous rendre modestes dans nos recherches contemporaines de la détermination génétique des comportements.

Une science qui croit détenir une part de vérité du monde s’enrichit toujours de l’humiliation que lui fait subir le temps restitué par la mémoire. Car l’histoire est souvent humiliante si on l’affronte avec lucidité. Comment a-t-on pu privilégier aussi longtemps le concept de génération spontanée en prenant des faits pour des causalités, comment la médecine  allemande a-t-elle pu être aussi indulgente à l’université vis à vis de la médecine nazie, comment entendre l’exclusion de Starzl dans les années soixante, ce pionnier des greffes de foie qui a subi insultes, affronts, exclusion ? Comment se souvenir des moqueries qui ont  accueilli l’hypothèse d’une origine infectieuse de l’ulcère de l’estomac avant que son auteur ne reçoive le prix Nobel, comment ne pas s’étonner des discours optimistes concernant le vaccin contre le sida dans les années 90, dont on se demande désormais si l’éventualité même avec nos concepts en est possible ? La mémoire d’une société devrait conserver cette lucidité pour affronter avec autant de scepticisme que de recul un futur souvent présenté comme radieux pour être attentif aux concepts d’héritage critique qui nous concerne sans cesse. La route que l’on a parcourue informe sur la route à parcourir. Elle ne dit pas cette route mais son oubli est délétère car le pire danger est de laisser la jungle la recouvrir sous prétexte qu’il faut aller de l’avant et que le temps presse. Notre mémoire collective et individuelle se fonde désormais sur des prothèses avec ce sentiment rassurant d’une disponibilité infinie de la mémoire désincarnée des ordinateurs. La mémoire prothétique est là, mille fois plus riche que notre mémoire humaine. Nous oublions simplement que le cerveau tresse sans cesse le passé avec le présent, que nous oublions ce qui est nécessaire (pas de mémoire sans oubli), et que nous reconstruisons autant que nous censurons. Comment par exemple l’anthropologie française de la fin du XIXème siècle a fait le lit pseudoscientifique du nazisme. Le transfert prothétique nous fait faire l’économie de notre propre effort d’interrogation qui semble vain. Pourquoi garder en mémoire une conversation, mélant faits et émotion quand elle peut être confiée à un blog ?

La mémoire est un échange incessant avec le monde, alors que le transfert technologique nous désindividualise : confier à Google notre seule mémoire revient à confier le futur de l’agriculture à Monsanto au nom de l’efficience. Paul Celan, Claude Lanzman marqueront infiniment plus la mémoire de notre postérité que tel travail historique  enseveli dans les reîtres de notre ordinateur parce qu’il s’agit alors de confier à la création artistique la transmission d’une mémoire vive incarnée. Les filtres technologiques ne retiennent plus que les scories d’un présent envahissant, sans hiérarchie, agressant continuellement notre insouciance, suscitant plus la riposte que la réponse toujours aux dépens de la mémoire qui n’a plus le temps de se constituer en matière réflexive.

Alors l’éthique  dans tout cela ?

Elle est, comme toujours, reconnaissance d’une contradiction qu’elle tente sinon de dépasser tout au moins de faire affleurer à la surface. Le paradoxe d’une mémoire individuelle perdue et ostracisée et d’une mémoire collective perdue et encensée pose une question éthique. Le malade atteint d’Alzheimer vit, mais la disparition apparente d’une mémoire porteuse d’évidence pour chacun des vivants  met mal à l’aise, comme si le vivant sans mémoire n’avait plus d’existence humaine, une vie nue. Pourtant demeure étrangement la trace d’une vie inscrite dans la créativité persistante, picturale par exemple, comme l’a montré Jean-Claude Ameisen avec ces merveilleuses peintures réalisées par des malades à l’hôpital Georges Clémenceau, le ressenti d’un parfum, l’angoisse de la perdition et de l’enfermement, plus calmée par la proximité rassurante d’une main que par l’absorption de sédatifs. Ces personnes perçoivent le monde différemment et nous interrogent sur le rapport à nous-mêmes. Vivant dans une autre temporalité, ils se contentent de vivre la plénitude du présent remplissant à la perfection l’ensemble des leçons de la psychologie moderne qui nous enseigne qu’il faut être en totalité hic et nunc. Ce qui nous invite à revoir le temps de cette personne autrement qu’en termes de mémoire, dans son inscription incarnée et non en termes seulement de restitution d’événements par la parole.

L’éthique invite ici à dépasser les apparences d’une expression devenue incohérente et à reconnaître le vivant dans sa fragilité  extrême, car enfermé dans l’instant, dépendant alors totalement dans sa vulnérabilité de la relation à l’autre. C’est sa détresse même qui nous oblige à lui restituer toute son humanité.

Ethique contradictoire où anticipatrice, car le malade atteint d’Alzheimer préfigure peut être l’état d’une société qui ne saura plus reconnaître l’autre que dans ses  scintillements et non dans sa densité  de la célébration collective d’un présent sans mémoire du temps accompli. Paradoxe de la mise à distance de la personne sans mémoire et de la célébration collective d’un présent sans mémoire. Comme si l’angoisse contemporaine de l’Alzheimer n’était que la traduction plus ou moins inconsciente de l’angoisse de notre société fascinée par le seul présent, le seul existant et qui accepte de moins en moins la transmission d’une histoire porteuse de témoignages si peu conformes à ce que nous demandons au présent, ne lui laissant que l’usage opportuniste à tous vents des célébrations de Jaurès, de Gaulle, Platon ou Heidegger. Ce présent nous rend en miroir impatient d’un futur qui se fait attendre. L’attente de la mort est jugée ainsi insupportable. «  Il va mourir ! » Que  cette attente cesse, car celle-ci gêne les vivants dans leur insouciance. Une attente jugée inutile n’enseigne plus mais encombre.

L’éthique nous invite alors à une démarche réflexive parallèle :

- continuer de respecter le vivant qu’est le malade atteint d’Alzheimer dans sa plénitude qui garde une mémoire du corps qui existe même si elle est difficile à reconnaître, car les émotions sensuelles créent leur propre mémoire indicible. Le seul présent raconté dans cette dimension de restitution ne doit pas confisquer la seule reconnaissance du vivant en lui ou en elle.

- ne pas confier au seul présent fut-il commémoratif la conscience collective ; il n’y a pas de devoir de mémoire, ce qui est absurde mais un travail de mémoire. Penser par exemple que la commémoration indéfiniment renouvelée de la Shoah quand elle est obligatoire constitue une façon de l’identifier aux autres drames de l’histoire, en lui faisant perdre sa spécificité, et masquer l’émergence toujours recommencée de l’iceberg d’un antisémitisme tragiquement amnésique de la violence et de l’indifférence humaine à l’égard d’une partie de sa communauté la plus meurtrie. Penser comme Amartya Sen que l’identité meurtrière est un présent empoisonné du temps.

La mémoire individuelle perdue ne doit pas nous priver de l’humain, la mémoire collective consciente de son héritage nous fait humain.


Compte-rendu du 2ème Congrès francophone de la Médecine de la Personne

20 et 21 novembre 2015

Espace Mendès France - Poitiers

 

Un congrès est un point d’orgue, un moment dans la vie d’une institution, qui vient tantôt fermer une boucle, tantôt relancer une ou des actions. C’est, en tous cas, l’occasion de préciser et de redire quels sont les objectifs de l’institution qui l’organise.

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Donc l’OFMP pour la première fois de sa courte histoire organisait un second congrès. Il n’est plus question de fouillis enthousiasmant, mais bien de centrer nos échanges sur un point précis, de focaliser sur PARLER, donc échanger, écouter, traduire d’un côté ; parler à qui, à quelle(s) personne(s), et comment d’un autre côté.

Pour cela, il fallait quelqu’un qui centralisa et organisa ce « moment fécond » : ce fut, une fois de plus, Brigitte Greis, vice- présidente de l’OFMP, dont la modestie n’égale que l’efficacité. Sans elle, il n’y aurait pas eu de congrès. Et cela prend, dans les circonstances du moment, celles des attentats de Paris et l’état d’urgence, une valeur énorme.

Car on ne peut passer sous silence ces circonstances, comme, en bonne méthode clinique, on ne peut passer sous silence les conditions dans lesquelles apparait un symptôme ou une maladie. On ne peut faire « comme si », dénier cette dimension de la réalité.

Un moment, ou certains, extrémistes et vociférateurs, voudraient faire taire toute liberté de penser, à coup d’affirmations péremptoires, d’actions violentes, ou de dissimulation derrière une religion ou une idéologie mal comprise. Dans ce moment, PARLER devient acte de liberté, acte politique, et j’oserai aller jusqu’à dire acte de foi.

Faire de ce congrès, mitonné dans le calme, un temps d’urgence et de nécessité, est devenu manifestation commune : le soutien indéfectible de l’ESpace Mendès France à Poitiers, qui nous accueillait, et de tous les participants inscrits dont aucun ne fit défaut (ou a peu près), malgré l’inquiétude générale.

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Le déroulement du congrès fut simple et clair.

Après un court bilan des activités de l’an passé, et la raison d’être de ce congrès, on tenta d’en démontrer la logique et la constance, et de montrer comment cela avait d’ores et déjà débouché sur des projets (ceux-ci seront développés dans des notes complémentaires à la disposition des personnes intéressées).

Puis, bille  en tête, trois interventions placèrent la barre très haut, tant ils montraient que le thème du congrès s’inscrivait dans l’évolution de la ou plutôt des philosophies générales (Prof. Gil), dans l’histoire récente, séculaire de la médecine et des soins, progressivement séduite puis contrainte par des dérives (ou une évolution) technique, machinique ( si je peux me permettre ce néologisme) et économique – ou règnerait en maitresse la loi d’airain des marchés (Prof. Weil).

Et comment les législateurs, les décideurs, les politiques sont à la fois pris dans ces contraintes, tout en ouvrant les lois à un plus grand respect de la personne, de ses choix et de ses orientations, dans le cadre, plus ou moins souple, de décisions collectives.  

Et M. Alain Claeys (co-auteur de la loi sur les fins de vie) nous fit bien sentir que la fin de vie fait partie intégrante de la vie, et que le dialogue avec, ici, en l’occurrence, le mourant s’instaurait bien avant la mort, sans que cette mort ne devienne un objectif, mais une perspective probable

Ensuite et grosso modo, le congrès fut consacré à des exercices d’application avec le public de ce thème, à travers et avec des personnes ayant directement ou indirectement participé aux trois groupes de travail mis en place à la suite du premier congrès, et cela, dans une sorte de progression dramatique délibérée.

L’atelier « accompagner au fil du temps jusqu’au bout du temps » était directement centré sur les exposés précédents. Cette table ronde, commentée par Michel Billé (sociologue du vieillissement) reprit le concept d’accompagnement, illustré par des praticiens de terrain. Mais ce qui fut le plus admirable, c’est que l’on y donne la parole aux « souffrants », témoignage bouleversant justement bien accompagné par une gérontologue, un directeur de réseau gérontologique, et une directrice d’EPHAD).

Aucune recette ne fut donnée, mais des questions, à tous les niveaux d’un mille feuilles réflexif : sur la situation décrite, sur ses protagonistes, sur l’exploitation (le vilain mot mais il y a exploit là-dedans) par des professionnels sur des questionnements organisationnels – qui vont cadrer les choses-, sur les positionnements éthiques, moraux, philosophiques et idéologiques que cela montre ou démasque. Cela était dense et intense.

La table ronde suivante, sur l’annonce, les annonces faites aux malades, à son entourage et aux soignants eux même, commença par alléger ce poids émotionnel par l’humour : les photos et les commentaires du Dr Piketty montrèrent que tout ce que nous nous efforçons de dire, le malade, le patient, la personne concernée le sait déjà. Non seulement parce  qu’elle est la mieux placée pour sentir ce qu’elle est ou ce qu’elle a, mais aussi parce que, sans oser le dire clairement, nous commençons par le lui faire savoir par des moyens détournés, inconscients : ce reportage fut une révélation.

L’annonce, si elle n’est pas espérée, est une effraction dans la vie de la personne, et il doit, à son rythme et avec l’aide de professionnels formés s’en construire une représentation. Si elle est attendue, l’annonce permet de mettre des mots, une représentation encore, sur ce que la personne, le sujet ressent.

On s’est étonné de ce que cet atelier ait été peu discuté. Je crois qu’il ne s’agissait pas de problèmes d’horaire, mais de sidération. Ce discours a trois voix (Dr.Piketty, Dr. Montaz, Mme Greis, IDE), de style si différents, sur un même sujet montrèrent combien il est difficile de dialoguer devant un effet d’annonce. La même annonce faite sur un ton d’humour quelque peu provocateur, comme une méditation subtile sur la difficulté d’annoncer, et comme une réflexion profonde sur le qui dit quoi, a eu, me semble-t-il un effet d’annonce. Quoi qu’on dise, nous ne maitrisons pas intellectuellement ce qui est d’abord, pour le malade comme pour nous, émotionnel. Les trois orateurs ont eu le courage de s’y coller, la salle en fut émue, les participants en ont maintenant à s’en faire une représentation. Ce ne fut pas tout le congrès, mais c’en fut, un des moments les plus forts.

Le professionnel croit annoncer quelque chose d’objectif, de désaffectivé, il n’en est rien. Le professionnel, face à ses émois doit faire un travail identique à celui d’un patient. Se représenter les choses, cela prend du temps, et exige de la formation.

C’est donc ce qu’illustra, en apothéose pourrai-t-on dire, la dernière table ronde, sur la transmission. Animée par une directrice d’un institut de soins infirmiers, un groupe de médecins suisses qui se réunit, qui s’unit depuis des années, régulièrement, avec une psychanalyste particulièrement expérimentée, et qui réfléchit sans cesse à ce qu’il fait elle- même ( ici le Dr. Quartier), montre, à travers son adaptation de la méthode des cas (que l’on se réfère à Balint ou non, d’ailleurs) comment des idées, mais aussi des tour de main se transmettent de l’un à l’autre. C’est d’une tout autre dimension que la classique formation hippocratique (de maître à élève), ou de la formation universitaire.

A travers l’exemple de ce groupe se trouvèrent posées les questions de la transmission, de l’enseignement, de la formation – préalable ou en cours d’activité- de la médecine de la personne. Et au-delà ce ces  question, celle de la solidarité, du travail en commun, de la décision collective, de l’identification partielle, etc.) est posée. Et ce fut, pour les participants présents à ce moment, ce que Bion appelle apprendre par l’expérience, celle des autres certes, celle que l’on vit, ici et maintenant aussi.

Nous avions mis en place une soirée festive. On a pu croire que c’était une distraction, en dérivation sur le congrès, il n’en était rien dans nos intentions, et ce ne fut pas le cas au-delà de nos espérances. Nous utilisons,  avec toutes les réserves d’usage sur la vie des mots et leur fonction de suggestion, le langage comme véhicule privilégié. C’est bien pourquoi l’OFMP est francophone. Or la plus grande liberté par rapport à cette fonction langagière n’est pas celle de l’auditeur, mais celle du lecteur. Le lecteur peut parler de ce qu’il a lu, et souvent doit en avoir entendu parler avant de lire. Si la soirée festive fut une fête pour le plaisir partagé, elle donna une dimension supplémentaire au congrès.

Le prix littéraire, le livre d’Esculape, a été remis à Mme Rosa Montero (voir note sur le prix) qui nous a fait le grand honneur de venir de Madrid pour, justement, échanger avec nous, et qui a dit des choses essentielles sur la nécessité d’écrire et le besoin de lire.

Et il y fut présenté un montage théâtral à partir de textes de Louis Jouvet (dont un  personnage et une mise en scène fétiche fut Knock). Les comédiens eurent donc l’habileté de se montrer en blouse, pour incarner combien les propos d’un metteur en scène, attentif aux divers aspects, matériels et comportementaux, et aux personnes impliquées (comédien et public) pouvaient avoir de révélateur sur nos propres attitudes et contre attitudes. 

 

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Si ce congrès a été marqué, voire orienté par les tragiques évènements du moment, si en fin de compte, il a mobilisé tant d’émotions, une de ses caractéristiques  fut d’accueillir des personnes non directement impliquées : un groupe d’élèves en fin d’études  en sciences sociales, un groupe  d’étudiants en médecine, des infirmières en formation, des élèves en ergothérapie.

Sans l’avoir cherché, c’est avec eux et sans doute beaucoup pour eux que les orateurs et intervenants ont aussi travaillé un jour et demi. Ce fut donc un congrès d’ouverture et d’avenir, dans un présent émotionnel plein de drames, de difficultés et de contraintes.


Actualité

Prix Esculape

Le prix Esculape 2015 organisé par l'OFMP a été décerné à Rosa Monteiro pour son roman
"L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir" (Editions Métaillié,novembre 2014) 

Monteiro
Mme Monteiro reçoit son prix à l'occasion du congrès de l'OFMP

Prix EsculapePrix Esculape

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Publication du 2ème ouvrage collectif de la médecine de la personne en 5 questions

"Découvrir la médecine de la personne - Regards croisés"

Éditions Doin, novembre 2015     

Cette publication est le 1er ouvrage d'une nouvelle collection sur la médecine de la personne proposée par l'OFMP et pour laquelle l'association sollicite des auteurs.

 

Livre 3     Livre 4

Cet ouvrage fait suite à une 1ère publication parue en novembre 2012 

"Manifeste pour une médecine de la personne" (Ed. Doin)

 


A lire

Rubrique « lire, à lire, à relire»

Par Simon-Daniel KIpman

 

La folle du logis par Rosa Montero (Editions Metaillié)

J’espère que nous nous souvenons tous que Rosa Montero a gagné le prix du livre d’Esculape pour son livre « L’idée ridicule de ne plus te revoir ». Livre jugé extraordinaire au sens strict du mot.

La folle du logis date de, et c’est vraiment un drôle de livre. Est-ce un roman qui serait tout sauf une histoire. Est-ce une réflexion, une méditation philosophique sur l’imagination (la folle du logis)  et son expression dans les comportements, ou, surtout ici, les écrits ? Peu importe, c’est une œuvre singulière. Elle peut par moment paraître bavardage au gré des idées ou de la fuite des idées, on s’aperçoit vite qu’il n’en est rien. Il s’en dégage une ligne réflexive ferme.

L’homme est un tout et une histoire. Rosa Montero aligne ses souvenirs et associations personnelles, ses lubies, son énorme bagage culturel, et de ce puzzle apparent émergent quelques idées force, idées qui n’aurait sans doute pas pu être ainsi vécues par le lecteur si la composition du livre avait été plus académique.

Peut-être que ceux qui vont lire ces lignes, vont trouver que les idées qui m’ont frappé sont banales ou évidentes. Qu’ils se rassurent, le livre est si riche qu’ils y trouveront d’autres idées, d’autres émois ; qu’ils soient difficiles ou pas, qu’ils soient professionnels ou pas, qu’ils écrivent ou pas, ils y trouveront leur propre pâture.

Si la folle du logis est notre propre imagination, si c’est elle qui nous guide et qui nous poussent à des créations plus ordonnées qu’il n’y paraît, alors Rosa Montero sait bien la débusquer en nous, nous la faire débusquer en la lisant.

Comme elle le dit si bien (et c’est la justification même du prix Esculape déjà cité) » La littérature est un chemin de connaissance et on doit le suivre chargé de questions et non de réponses ».

 

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L’empathie : au carrefour des sciences et de la clinique.

Colloque de Cerisy, sous la direction de Michel Botbol, Nicole, Garret Gloanec, et Antoine Besse (Editions Doin - 2014)

 

On peut se demander pourquoi un mot vieux de plus d’un siècle prend soudain une telle importance. Ce troublant « symptôme » justifie, à, lui seul, cet important colloque réuni à Cerisy  par M. Botbol, N. Garret Gloanec et le regretté A. Besse.

Toute la médecine, toute la psychiatrie semble, en ce moment, rejeter les apports  de la psychanalyse. Serait-ce une manière subreptice de les réintroduire dans le débat ? Si ce n’était que cela, ce ne serait pas suffisant.

Si utiliser le terme et le concept d’empathie est une façon d’aborder la même question (celle de la subjectivité, de l’émotion, de l’inconscient, quelle que soit la manière dont vous la posez) cela vaut le coup. C’est faire de l’empathie un outil pour explorer les théories générales en usage (ou qui pourraient l’être) en psychiatrie.

C’est cette double approche qui est exposée dans l’introduction. Du coup, le plan devient logique et peut être même discutable parce que logique, trop logique. J. Hochmann montre bien comment on peut tordre le mot, selon sa propre théorie de base. 

Et dans la suite des articles on voit bien que le mot ou le concept d’empathie ne réussit pas à ouvrir ou à entrouvrir la porte dans laquelle beaucoup se sentent coincés : neurosciences, cognitivisme, psychanalyse, phénoménologie, etc.

L’échec ne vient pas de ce que, me semble-t-il, on cherche à les rapprocher,  dans l’effort d’appariement des approches des uns et des autres ; mais dans le fait qu’on ne peut s’empêcher de les opposer, et ainsi de les soumettre à une loi darwinienne de combat pour la survie. Tout se passe comme si, souterrainement, inconsciemment, on se laissait aller à croire qu’il n’y a pas place pour deux, trois ou plus de théories, d’approches…A penser que la vie des hommes ou des idées est une éternelle recherche de suprématie de l’un sur l’autre. Et de rechercher un mot, un concept unificateur. Un mot dieu en quelque sorte.

 D’où la nécessité impérieuse plutôt qu’impérialiste, de dépasser, et non pas de résoudre, ces conflits apparents en trouvant un autre angle d’observation.

L’empathie insiste donc sur les liens, inévitables et nécessaires : ce que j’appelle les copules.

Amour et haine ne sont pas, définitivement, un couple d’opposés, mais deux mouvements, dans des plans différents, qui ont pourtant des projections communes ou superposées dans la vie quotidienne, le comportement des individus ou des groupes.

Tel qu’il est (c’est quand même un résumé du colloque originaire), il s’agit d’un livre indispensable moins pour y trouver un guide ou une vérité, que comme une formidable incitation à penser, à réfléchir, à poser et reposer des questions complexes et délicates.