La lettre de l'OFMP : n°9 - avril 2016

 

« Ce monde ambiant ne fait pas seulement arrière-plan, je suis là, l’idée de virgule, de phrase continue,
c’est évidemment tout ce qu’ on voit, partout, partout tout autour »

Gérard Fromanger

 

Photo lettre n 9

Sommaire

  • Editorial  de S.-D. Kipman

  • "La médecine de la personne : conversation dans les foyers autour de la crise et du soin" par B. Greis

  • "Soigner avec le réel" par Dr Eloi Piketty

  • « La médecine de la personne différenciée de la médecine personnalisée » par prof. B. Weil

  • A venir : 
    - Le prix Esculape 2016
    - Conférence de l'OFMP -20 octobre à Poitiers
    - Journée CRAA et OFMP-17 novembre à Bordeaux 

  • A lire : 
    - "Guérir est humain - Pour une prescription de la relation" de Paul Grand'Maison & Jean Proulx

    - La chronique de lecture de S.-D. Kipman :
    "Sommes nous bien traitants avec nos enfants ?" sous la direction de Catherine Zittoun (Ed. Douin, 2015)

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Editorial

par S.-D. Kipman 
 

Penser la médecine de la personne

La médecine de la personne, ah oui ! Tout le monde connaît, tout le monde en parle, tout le monde a son idée, ses modèles, ses principes de référence. Avant même de devenir sigle d’une organisation, c’est un mot composé, un mot valise ; comme liberté, égalité, fraternité, ou éthique ;  comme savoir, comme pouvoir. La médecine de la personne, c’est donc comme la politique ou l’économie. Il y a des spécialistes, experts autoproclamés, qui s’opposent sans que l’on comprenne bien à quoi ils s’opposent, ni les non dits auxquels ils font allusion. Et il y a nous tous qui sommes intéressés ; nous permettons des remarques, nous essayons de donner des indications, ou exprimons des indignations de café du commerce.

Et pourtant, si tant de gens se sentent concernés, touchés, intéressés et impliqués par ou dans les pratiques réelles et espérées des traitements et des soins, se manifestent, c’est bien qu’il y a là « quelque chose ». Ce quelque chose que nous croyions être un trésor difficile d’accès.

Il faut bien que, devant ces interrogations émergentes, suscitées ou provoquées, a contrario, par des conditions de travail en voie de dégradation, il faut bien, disais-je, s’y mettre.

La méthode des sondages, des réunions citoyennes, de la libre parole n’y suffira pas. On ne cherchera pas là à dégager une opinion majoritaire mais une vision fondée sur un consensus scientifique contemporain (je ne parle pas, ici, bien évidemment, de la pensée unique). Il nous a donc fallu mettre en place un groupe de travail informel, coopté, confrontant des expériences, des positions, des théorisations diverses, aussi diverses que possible. Et c’est de ce « think tank » que devrait sortir une définition claire et provisoire de ce qu’est ou de ce que pourrait être la médecine de la personne : médecine utopique ou médecine de l’avenir ?

La tâche n’est pas facile, mais penser la complexité et la diversité n’a rien de facile. La tâche n’est pas dirigée car la complexité exclue la linéarité.

La tâche enfin, sera longue, et sans cesse remise en question… et c’est tant mieux.

Mais je pense que dans quelques mois nous pourrons offrir à la discussion un premier texte un peu élaboré, organisé. En attendant, tous vos avis, toutes vos idées peuvent nous relancer, ouvrir ou fermer des portes entr’ouvertes, et dynamiser la réflexion sur la médecine de la personne.

Car, à aucun moment, nous ne voulons, nous ne revendiquons l’exclusivité de ces réflexions. L’OFMP n’est pas une institution détentrice d’un certain savoir, il est un « passeur d’idées ».

Et nous ne voulons pas, non plus, et quel que soit notre souci de globalité, être les seuls sur le marché. Nous ne voulons pas non plus nous contenter de commenter l’actualité, mais nous souhaitons participer à orienter cette réalité par une dynamique de pensée.


La médecine de la personne : conversation dans les foyers autour de la crise et du soin

par Brigitte Greis

C’est un sujet de conversation, c’est un évènement soudain dans la vie quotidienne des personnes, c’est un évènement sournois ou violent, c’est un moment dans la vie de la personne prévisible ou bien subi et incontrôlable. Cela a des conséquences. Cela demande aux témoins un comportement, une analyse, de la création d’une aide possible pour un lendemain différent. C’est du soin.

La crise : la crise, serait comme les monstres sous le lit des enfants qui s’endorment. On en parle et on ne sait pas ce que c’est et cela fait peur, mais on l’oublie pour dormir.

Comment en parler ? Suis-je légitime ? On ne sait pas toujours ce qu’est une crise, la crise sociétale, économique, personnelle, amoureuse ? Que ce soient les cracks financiers, les guerres, les idéologies, cela traverse le monde et nos vies, même les plus ordinaires. Les ordinaires, ce sont nous et, en chacun de nous, nous avons traversé des crises avouées ou inavouées. C’est comme dans le monde fractal. Dans un décor d’un monde en mouvement, c’est souvent le grain de sable qui fait bouger. Je souligne la chance de vivre ce mouvement sans lequel nous mourons. Une société figée, un être figé dans l’immobilisme meurt et se tait. Nous devons sans cesse nous rappeler que l’humanité s’est faite en marchant. Le décor actuel sociétal sur fond de libéralisme à outrance, de guerres idéologiques, de barbarie, ou de pauvreté, de changement climatique, induit des déplacements de population qui trouent les frontières de leurs peurs et de leur désir de survie. De tout temps il y a eu des migrants ; des corps en mouvements ; des vies qui sont traversées par le mouvement, qui vivent des fractures.

La crise, c’est ce qui coupe, mais c’est aussi ce qui nous permet d’avancer, de changer de route, de voie, de nous engager, de faire des choix responsables. Cela met en avant notre responsabilité et notre implication personnelle.

Le désir de changer, de se mouvoir, d’avancer, de survivre à la crise, est ancré souvent dans les limbes de nos vies, de notre filiation, de notre histoire. Rappelons- nous les leçons de psychanalyse de F. Dolto, qui travaillait sur le désir de vie ou non des nourrissons. Nous portons en nous aussi des valises de désirs, transmis de génération en génération, notre mémoire et notre inconscient empilant des linges bien pliés, encore chaud, des corps de nos ancêtres. Qu’en faisons-nous ? Nos inconscients, parfois laissent surgir nos désirs de façon inopinée. Des crises n’arrivent pas forcément sans histoire passée.

Ainsi Florence Quartier, psychiatre et psychanalyste à Genève, nous parle de la crise qui secoue des patients et comment y répondre en tant que soignant, proche, aidant, dans ce bel article diffusé par la revue Santé mentale

F. Quartier souligne le chemin complexe à traverser pour parvenir à la jouissance de notre vie avec plaisir et création. Notre entourage influence ce chemin, qu’il soit membre du monde de la santé, de la famille, des proches et cet entourage participe à ce qui peut nous faire parvenir à une crise psychique, que ce soit dû à un évènement personnel, aux évènements sociétaux, à notre santé. La souffrance psychique n’est pas toujours analysée par celui qui la vit, n’est pas toujours ressentie comme telle, mais elle peut apparaitre sous différentes formes, et parfois cela prend du temps, cela se répète. Le moment de la crise n’est pas l’espace où l’on parle de ce qui se passe, où de ce qui a fait qu’il y a crise. La crise elle-même, en tant qu’évènement perturbateur, est un moment où l’autre a toute sa place pour envelopper celui qui souffre, de l’accueillir. Et c’est là que l’autre a une importance considérable, pour le travail de confiance, pour mettre en place un lendemain, pour aborder le langage de l’intime.

Ainsi je dirai que la crise à avoir avec la rencontre, avec le travail, avec la recherche, qu’elle soit intime ou bien publique. La santé nous confronte à la fragilité de notre corps mais aussi à sa redoutable force reconstructrice, quant au psychisme blessé, si le temps et la relation à l’autre peuvent panser des failles ou des blessures profondes et lointaines, on comprend que la crise naît souvent d’une confrontation entre le privé et le public, l’intime et l’histoire, avec le corps, avec le temps et le croisement des expériences à un moment donné. La complexité humaine fait que nos désirs ne sont jamais figés. Ce sont nos capacités à une prise de conscience et à notre responsabilité qui nous aident, nous portent. La résilience, nous l’avons en nous. Il n’y a qu’à voir les flux de ces personnes qui fuient la barbarie pour se reconstruire. Quelles forces les guident à traverser des mers, des déserts, des villes en feu ?

La crise c’est aussi pouvoir accepter le changement, nos différences, des modes de pensées nouvelles. Récemment je lisais des articles sur la révolution numérique que des jeunes se sont appropriées. Que de forces là aussi pour vivre autrement, redécouvrir des modes de langage, pour créer, comme si le langage acquis dans la langue maternelle ne suffisait plus, ou bien nourrissait un besoin d’indépendance extrême. Le progrès, l’art, avancent avec des crises.

La crise, cela a aussi à voir avec la peur. On n’est jamais loin de la peur de disparaître. Et face à ce qu’on ne comprend pas, soit on fuit, soit on trouve des solutions, les primitifs ont élevé des totems et des tabous pour construire une vie en société. Et alors la culture a commencé à se créer et donc à faire que l’humanité évolue au-delà de ce qui la mettait en danger.

La crise, cela à voir aussi avec l’égoïsme et la culpabilité. Pour sortir d’une crise, il faut être égoïste, il faut être en lien avec son intime/ un égoïsme revisité, accepté, salvateur. De même pour nos culpabilités. Il faut les revisiter, résister, pour dépasser nos éducations enfermantes, nos craintes, nos freins intimes. Ainsi les expériences écrites des romanciers, la création des écrivains, des peintres, des grands voyageurs, le voyage étant un pansement à la crise, regarder les paysages et le monde, mobilise les capacités à s’extraire de ce qui emprisonne de façon délétère. Il nous faut aussi reconstruire notre corps et y investir notre foi.

Il en est ainsi des choix politiques quand des décisions doivent être prises au-delà des conformismes, des traditions, des acquis. L’égoïsme, veut dire revenir sur son ego, c’est un retour sur soi. On sait bien que pour aimer les autres, il faut d’abord s’aimer. M. balint disait que le médecin qui est devant un patient qui résiste et qui renouvèle sa plainte, relève de la non implication du médecin, il a donc travaillé une philosophie, une méthode, pour que le médecin change et entre en lien avec son patient.

La crise, c’est avant tout se battre contre des diktats, des pressions, des influences, des traditions, c’est autoriser le soi à émerger, y compris par la voie du corps, c’est faire des choix et fonder des valeurs, c’est aussi ne pas avoir le choix d’une éruption de nos origines intimes. Même dans l’art il y a des crises. Accompagner un patient en crise, c’est lui permettre de se reconnaître en laissant exulter ce qui l’envahit. Mais il est urgent que l’aidant, le soignant réfléchisse, cherche, et apprenne ce qui se passe et comment aborder ce qui se passe pour construire un tissu de liens pour un patchwork d’avenir.

La crise nous renouvèle et sollicite en nous toutes nos forces créatrices. Ainsi va l’enfant petit et le défaut fondamental selon Balint.

Edgar Morin disait que la crise est nécessaire aux sociétés.

Pour moi, mon parcours a rencontré des crises personnelles, professionnelles. C’est grâce aux crises professionnelles que j’ai écrit et que j’ai été cherché ailleurs ce qui me manquait. Sans prise en charge. Ce fut un parcours de recherche et cela continue.

Cela à avoir aussi avec le sacrifice et parfois nous sommes atteints du complexe de Protée, qui sous-tend souvent la crise professionnelle (qui se transforme à volonté), ce qui se rapproche d’une incapacité à s’ancrer et à se mouvoir dans cet ancrage ? On retrouve cela souvent chez les ados.

Comme Simon Leys, je poserai la question : faut-il élargir le réel aux dimensions de nos rêves ? Et comme Edgar Morin, je dirai que les crises sont nécessaires pour créer, et enfin comme Ovide, dans les Métamorphoses, je dirai : tout change, rien ne meurt.

Dans les tragédies grecques, les crises sont incessantes, violentes, les héros meurent, les relations sont complexes, transgressives, mais grâce à ces transgressions, les sociétés construisent les bases de leurs lois et de leur fonctionnement. Et nous vivons encore dans nos cultures sous l’influence de ces mythes, (Médée, Antigone, ISIS et OSIRIS, et bien d’autres...)

Je finirai avec Héraclite qui dit : rien n’est permanent, sauf le changement.

Cependant il se passe des évènements dans la société, comme cette greffe de tête de singe sur un corps d’homme par un chirurgien très expert. Cela nous arrête. Cela frappe notre esprit d’un changement sociétal effrayant, que l’on suppose à venir pour un avenir de l’homme sidérant. Comme si, soudain, la peur de l’humain était telle, qu’il faille chercher comment le transformer. Michel Billé, sociologue à Poitiers, nous pose les questions essentielles de la folie de la science qui se prend d’expertise transformatrice de l’homme avec démesure. On ne sait si on doit en rire, si c’est un canular, ou bien l’effroi de ce qui est possible au niveau des sciences chirurgicales. C’est un évènement qui sous-tend une crise latente, sournoise, interrogative : la folie des hommes, qui se prennent pour des Dieux et punissent l’homme de ce qu’il est en son essence et le transforme en monstre pour mieux le posséder. La « création du monde » (triptyque de Jérôme Bosch), au bout des doigts d’un chirurgien illuminé, n’est pas loin de nous soumettre à la question fondamentale de « qui nous sommes dans les limbes effrayantes » d’un « soi » impossible, puisque « être humain » pourrait devenir « être transformable en mi-homme, mi-animal », transgression suprême de l’humanité.

Article de Michel Billé  

 


Soigner avec le réel

par Eloi Piketty, médecin généraliste

 

Une histoire vraie : d'une annonce à l'autre...

C’est dans le cadre du second congrès francophone de la médecine de la personne et lors d’une table ronde de discussions autour de l’annonce en médecine avec le Dr Laurent MONTAZ et Brigitte GREIS que me sont venues ces quelques réflexions.

Une histoire vraie : d’une annonce l’autre…

D’abord une histoire clinique vécue qui me fait toucher du doigt le fait que les annonces sont de diverses gravité, que les annonces vont dans divers sens du soignant au patient ou inversement, que plein d’annonces se font sans nous : le patient et ses proches passant leur temps à s’annoncer plus ou moins explicitement des informations décisives pour leurs biographies. En général l’annonce d’une mauvaise nouvelle en appelle plein d’autres et représente un tournant décisif dans la biographie du patient d’une part et dans la relation de soins d’autre part.

Je me souviens de Stéphane 43 ans marié depuis dix ans avec Paula dont le couple a deux enfants 10 ans et 5 ans.

L’annonce n°1 : J’hospitalise Stéphane pour une pneumopathie sévère. Le diagnostic tombe comme un couperet en réanimation médicale : le réanimateur apprend à Stéphane que sa pneumopathie est en fait due à une pneumocystose du SIDA. L’annonce n°1 est faite par le réanimateur qui apprend à Stéphane qu’il a le SIDA et que son immunodéficience est sévère (CD4 à 90)…

L’annonce n°2 est pour moi cette « annonce impossible pour le médecin » tenu au secret médical : c’est Stéphane qui annonce à sa femme son diagnostic qui prend l’allure d’une bombe dans la tête de sa femme Paula…

L’annonce n°3 est celle que fait le service de biologie du centre de diagnostic anonyme et gratuit (CDAG) concernant le résultat des sérologies HIV pour Paula et les deux enfants : les résultats sont négatifs. L’attente de 24H est vécue comme un véritable cauchemar par sa femme, cauchemar doublé d’une violente colère de Paula en ce qui concerne l’origine de l’infection HIV.

L’annonce n°4 est l’annonce entre le mari et la femme de la possible origine de l’infection et de la suspicion de relation extra conjugale dans les 2 années précédentes et de mise en danger d’autrui. Nous ne sommes pas témoins en général de ce que les patients s’annoncent mutuellement dans l’intimité.

L’annonce n°5 : Paula réagissant à l’annonce n°2 faite par son mari hospitalisé (mauvaise nouvelle) et à l’annonce n°3 du résultat biologique négatif (bonne nouvelle) m’annonce sa colère, son impossibilité de continuer sa vie avec son mari qui va même jusqu’à des « envies de meurtre ». Paula m’annonce son intention de divorcer rapidement.

L’annonce n°6 : Stéphane, sorti de l’hôpital, va mieux. Il est en affection de longue durée et de retour au foyer. C’est la maîtresse du fils de 10 ans qui explique aux parents que l’enfant a de gros troubles du comportement à l’école et se demande pourquoi depuis quinze jours leur enfant est violent avec ses camarades.

L’annonce n°7 : Paula m’explique le comportement difficile de son fils je comprends que la notion de divorce n’a pas été abordée car ils n’osent pas aborder cela avec les enfants. Je comprends que le couple fait chambre à part depuis le retour de Stéphane. Voyant par ailleurs régulièrement ce dernier pour son suivi de trithérapie, je propose une consultation familiale centrée sur l’enfant.

L’annonce n°8 : en présence du petit qui fait des dessins, le grand sur les genoux de sa mère et le papa à coté j’accompagne les parents qui annoncent en consultation à leurs fils qu’ils vont se séparer mais que cela ne change rien à la parentalité. L’aîné éclate en sanglot cela dure 2 minutes et les troubles du comportement de l’enfant sont réglés après cette séance catharsis d’annonce de divorce.

 

Mes repères éthiques dans l’annonce…

1- L’annonce que l’on me fait

L’annonce d’une mauvaise nouvelle est d’abord celle que me fait le patient lors d’un entretien médical ou lorsque je reçois le résultat très pathologique d’un bilan demandé à un patient. C’est le lot quotidien, d’autant que ma phrase préliminaire à la consultation est une proposition très ouverte du genre : « je vous écoute ». Cette phrase est pour moi la plus appropriée en soins primaires car elle me semble la plus ouverte pour tout entendre : le patient peut m’annoncer des problèmes somatiques, des soucis psychologiques ou des soucis socio-environnementaux. Ma difficulté peut venir d’un phénomène de SIDERATION si le patient venait m’annoncer des secrets lourds (addictions/maltraitances subies ou actées), des événements traumatiques majeurs (enfant décédé, enfant qui a passé à l’acte grave…), de risque suicidaire… Ces phénomènes de sidération sont possibles lors de la réception de résultats d’examens très inquiétants (biologie, radiologie, lettre de spécialiste) : il va falloir annoncer cela au patient…

Il faut savoir prendre conscience de cet effet de sidération, qui peut être exprimé avec respect si l’on en prend conscience : il faudra organiser à court terme une consultation ultérieure pour revenir sur ce qui a été annoncé et sur les ressentis associés. Il est utile de participer régulièrement à une supervision en groupe de pairs ou en groupe Balint : on peut élaborer et prendre du recul par la prise de conscience de notre sidération qui peut parasiter le raisonnement, la clarté et la loyauté dans les explications données autour de l’annonce d’une mauvaise nouvelle.

Il existe également un phénomène de sidération aggravé par le secret médical : le fréquent coup de fil ou de la lettre d’un tiers (femme, mari, parent d’un adolescent…) qui nous annonce un symptôme inquiétant ou une addiction suspecte et qui nous dit de ne pas dire qu’on a été appelé.

 

2- L’annonce que je fais au patient

Ce qui me pose problème c’est l’annonce d’une mauvaise nouvelle. Il est en effet assez plaisant d’annoncer à un patient que cela va bien, que les résultats sont bons et qu’il n’y a pas à s’inquiéter. Si l’on se réfère à la médecine traditionnelle chinoise une question éthique survient en réfléchissant à notre système de santé : le médecin français gagne sa vie sur la plainte du patient, un patient qui va bien ne serait pas «une affaire» pour le médecin. Le médecin traditionnel chinois n’est payé que lorsque le patient va bien, s’il est malade c’est que le médecin n’a pas fait son travail de prévention et donc il n’est pas payé jusqu’à la guérison : ainsi, le médecin traditionnel chinois se réjouit éthiquement et économiquement de la bonne santé et de l’équilibre de son patient. Il n’en est pas de même pour le médecin français qui se réjouirait d'avoir des malades ayant des maladies faisant consulter ?...

Ma position éthique pourrait être celle du paternalisme : le docteur a la science, il garde les informations et en dispense le minimum au patient. A l’inverse, pour ma part, je tends à avoir une position éthique de l’autonomie : j’explique et je vulgarise la physiologie et l’anatomie de la maladie. Ainsi, je favorise, par une certaine visualisation, le fait que le patient s’approprie sa propre prise en charge en mobilisant ses forces et prenant les dispositions utiles pour optimiser la lutte contre cette mauvaise nouvelle…

Mon outil pour annoncer est LA COMMUNICATION PROFESSIONNELLE EN SANTE. Cette compétence professionnelle résulte d’une synthèse d’un savoir théorique, d’un savoir faire et d’un savoir être sur la communication. Les deux points essentiels qui me semblent opérants et sur lequel je dois m’efforcer de travailler, pour mieux communiquer et donc mieux annoncer, sont l’empathie et la congruence.


L’empathie

Il me semble primordial que tout soignant, médecin ou autre, se pose toujours la question suivante lorsqu’il est devant un patient : « sur qui suis-je centré ? »

Suis-je centré sur le patient ?

Suis-je centré sur son organe malade ?

Suis-je centré sur ses résultats (radiologies, analyses sanguines)?

Suis-je centré sur mon équipe ?

Suis centré sur mon cadre de travail ? (mon cabinet, mon service, mon établissement …)

Suis-je centré sur mes problèmes personnels mal résolus ?

En ce sens depuis quelques années et de façon comportementale, j’ai décidé de remettre une blouse en médecine générale. En portant ma blouse en consultation, j’arrive à mieux cloisonner le citoyen de base « Éloi » qui laisse sa place au professionnel « le Dr PIKETTY ». Ceci marque et renforce mon attitude centrée sur le patient. Je me demande toujours comment un spécialiste d’organes (cancérologue, neurologue, interniste, cardiologue, psychiatre, hématologue…) peut être centré sur le patient devant une pathologie grave au traitement compliqué ? Pour le spécialiste, le biomédical compliqué et grave est prépondérant : il s’agit de cellules tumorales, de génétique, d’atteinte neurologique, de système immunitaires malades, de perturbations biologiques compliquées, de thérapeutique très compliquées aussi…

J’aimerais beaucoup que mon confrère spécialiste mette une rubrique simple dans son compte rendu une phrase du genre : « j’ai dit au patient que... », avec les mots réellement énoncés en consultation pour pouvoir reprendre et expliciter ces annonces si besoin. Je ne suis pas le spécialiste de la maladie mais je suis le spécialiste du malade dans sa globalité psycho socio-environnementale : je connais son niveau social, je lui ai proposé de me dire ses représentations de la maladie et enfin je connais et/ou je lui ai demandé de me dire ce qu’en pense son entourage. Pour être empathique, lors d’une annonce de santé, il faut faire savoir en retour au patient ce que nous ressentons par nos organes des sens (voir, entendre, sentir) de ce que nous dit le patient : « je vois bien que vous.. », « je sens que vous…», « j’entends bien que… ». En étant attentif au mode de communication qu’utilise le patient et à partir de son discours on peut tenter de repérer son canal préférentiel de communication et le réutiliser à bon escient pour favoriser son écoute et sa compréhension.

La congruence

La congruence est pour moi la seconde attitude primordiale pour une communication professionnelle en santé de qualité et une annonce opérante. Le soignant est authentique s’il est CONGRUENT devant le patient. La congruence c’est quand sont ajustés ce que je PENSE ou ce que je sais (le cortex) ; ce que je RESSENS (le sensible) et ce que je FAIS avec mon corps (le psycho-moteur, la posture non verbale de mon corps).

"Lorsqu'une personne est comprise par une autre, elle sait qu'elle appartient à la même espèce" (Carl Rogers, 1986)

C’est quasiment de l’éthologie entre le soignant et le patient : en effet l’annonce dans un entretien médical sera bien faite si le patient voit que le soignant « parle pareil que lui » (reformulations) et «bouge pareil que lui» (attitude non verbale en miroir)

Mon principe de réalité dans l’annonce…

Nul n’est censé ignorer LA LOI, il en est de même en matière de santé (lois de mars 2002 et d’avril 2005) : le dossier médical avec les compte rendus de spécialistes appartient au patient. Le protocole de soins donnant à prise en charge à 100% pour les affections de longue durée (ALD) doit être signée par le patient. Le patient doit nommer sa personne de confiance et écrire ses directives anticipées…

Pour moi, généraliste de campagne, on peut tout annoncer, c’est notre travail. LA SEULE CONDITION DE L’ANNONCE c’est la RENCONTRE et le LIEN SANS FAILLE que je garde avec mon patient, de l’annonce à la rémission ou à la fin de vie. En ce sens et en pratique je dis toujours au patient à un moment ou à un autre : « Je ne peux pas tout guérir, mais je peux tout soigner et je ne vous lâcherai pas». Lire la suite

 

La médecine de la personne différenciée de la médecine personnalisée

par le professeur Bertrand Weil*

 

 

En exergue : Je voudrais citer Paul Valery

(Discours de réception à l’Académie française le 23 Juin 1927)

« Les doctrines et les philosophies qui se proposent sans preuves trouvent dans la suite du temps plus de mal à se faire croire.
Elles suscitent tant d’objections qu’à la fin on ne retienne pour vrai que ce qui est vérifiable.
Ainsi va-t-il dans l’ordre des arts ».
Et j’ajoute dans la médecine de la personne en particulier !

« Les morts n’ont plus que les vivants comme ressources.

Nos pensées sont, pour eux, les seuls chemins du jour ».

Parler

Parler au patient, au soignant, de et autour de la maladie.
Certes, nous sommes parlants et nous sommes les seuls des animaux, mammifères ou non, à avoir cette capacité. D’autres animaux peuvent communiquer à l’intérieur de leurs diverses communautés sociales, corbeaux, dauphins, loups, abeilles, fourmis et bien d’autres …

Ce qui nous caractérise est que de notre parole naît notre pensée. Notre parole induit la capacité de conceptualiser la vie, la sexualité, la diversité, l’altruisme, la mort et j’en passe.

Parlons-en. De quoi nous faut-il parler ? De la personne. Où se situe la parole dans le soin et le prendre soin ? Dans et pour la personne, énoncée par des personnes.

Parler de la Santé

La Santé est un état de complet bien-être physique, mental et social. Selon la charte constitutive de l’OMS, elle ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité .
C’est le dernier segment de la phrase qui nous est essentiel. Le bien-être ne se restaure pas obligatoirement du fait de la seule disparition de la maladie.

Parler de la Médecine

La Médecine est un produit de la Civilisation.
Beaucoup d’animaux savent vivre en sociétés très ordonnées et évoluées. Ils n’ont jamais eu la capacité d’aller à la Civilisation.
La Civilisation est née avec la parole.
Elle est ce qui rend les citoyens aptes à la vie collective ; mais elle résulte aussi de la vie humaine en société.
Elle en est l’achèvement.

La Médecine a pour objet de rétablir la santé, dans les trois composantes physique, mentale et sociale d’une personne. D’une personne qui se réfère au corps soignant parce qu’elle a perdu son état de bien-être physique et/ou mental et/ou social. Souvent les deux ou trois à la fois de façon liée ou non.

La Médecine est humaine et civile par essence. Elle est partie intégrante de la Civilisation humaine dont il nous faut parler. Elle est une science de la vie qui reconnaît la réalité de la mort.

La Médecine est faillible et perfectible ; elle repose sur des vérités inégalement probables, variables dans le temps, mais a priori vérifiables à un moment donné (le vrai est vérifiable).

La Médecine assume et intègre la finitude de tout un chacun ; elle exclut de ce fait toute attitude d’acharnement diagnostic ou thérapeutique inapproprié.

Par les lois, la Civilisation conduit à l’organisation sociale ; elle conduit par les arts, l’histoire, l’équité, la solidarité, à la notion de « bien commun ». Le bien commun dont je parle est celui qui résulte des actions utilitaristes, c’est à dire altruistes ayant pour objet d’augmenter le bien-être et la qualité de vie du plus grand nombre.

S’il n’y a qu’une Civilisation il existe de nombreuses cultures dans les collectivités humaines, cultures qui peuvent s’entre choquer, se différentier par opposition à la Civilisation qui est une et concerne toute l’humanité.

La Civilisation est laïque par essence, imperméable aux dogmes. Elle n’exclut aucune culture, aucune pensée religieuse ni aucun dogme inhérent à une religion. Chacun est libre d’exercer ses convictions.

La Civilisation a pour vertu de consacrer l’égale dignité de chaque être humain, chaque citoyen, de son origine et sa naissance jusqu’à sa mort.

La Civilisation fait que la Médecine ne saurait tolérer un quelconque dogmatisme et qu’elle s’adresse par nécessité et individuellement à des personnes d’égales dignités.

La Civilisation s’oppose toutefois aux dogmes théologiques qui peuvent conduire, on le voit aujourd’hui, à l’inhumanité la plus achevée en invoquant le nom de Dieu.

Parler des médecines

Il existe, historiquement, des médecines de nature et de bases différentes selon les cultures et les sociétés.

            - médecine traditionnelle chinoise,

            - médecine acupuncturale,

            - médecine manuelle,

            - médecines homéopathiques,

Elles ont toutes des fondements et des capacités curatives. Elles ont toutes leurs vertus mais aussi leurs limites.

Aucune d’entre elles ne couvre tout le champ de la médecine scientifique moderne fondée sur la taxonomie des symptômes ressentis, sur la clinique, sur les données biologiques, sur les données issues des techniques d’imagerie. La Médecine scientifique moderne résulte aussi de la maîtrise de l’histoire de la médecine, de la physiopathologie, de la pharmacologie, etc…

 

Médecine personnalisée, médecine de la personne : tout est dans la parole.

Mon propos est de parler avec vous des natures différentes et, éventuellement, complémentaires des médecines académiques développées dans nos pays industriels, riches et contemporains.

Il est apparu récemment une médecine dite de précision ou encore médecine personnalisée d’une efficacité remarquable. Elle résulte de ce que les progrès considérables faits dans le domaine du diagnostic et du traitement des pathologies a mis la maladie au premier plan. Cette médecine moderne s’adresse prioritairement à la maladie qu’elle contribue à neutraliser, parfois même à faire disparaître.

La personne malade risque désormais de passer au second plan voire à disparaitre de la scène. Elle pourrait être guérie de sa maladie au prix de son éviction de la relation soignante médiée par la parole.

Toutefois, depuis maintenant plus de soixante-quinze ans, il est commun de parler de « médecine de la personne ». Ce terme a été utilisé pour désigner la pratique spécifique de l’approche clinicienne d’un patient impliquant la prise en compte de la totalité des dimensions physiques, psychologiques, sociales et spirituelles le caractérisant. Elle a pour but de rétablir la complète santé. La relation soignante est ici médiée, dès le début,  par la parole du patient, du soignant et de tous ceux qui prennent soin.

Pour que nous puissions, ensemble, parler de c’est que le soin, de ce à quoi nous tenons, il me semble nécessaire de préciser ce que sont

  • les soins curatifs,
  • les soins de la personne                                             
  • le « prendre soin » en général.

Trois dimensions de nature et de priorité différentes selon que l’on aborde un patient dans l’optique de guérir sa maladie ou dans celle de rétablir sa parfaite santé.

Trois dimensions prenant des valeurs différentes selon que la maladie est d’évolution aigüe, subaigüe spontanément irréversible ou passée à la chronicité de façon inéluctable.

 

La médecine personnalisée et ses coûts

La médecine dite de précision est née du fait de la capacité de colliger et traiter de façon multi disciplinaire une énorme quantité de données. Ce qui est apparu lorsque l’informatique et l’algorithmique ont permis de mettre en forme ce que l’on a dénommé, en anglais les « big data » et à un autre égard le « data mining » : la pêche aux données cohérentes.

Elle découle de la médecine dite translationnelle rendue possible en France par le plein temps hospitalo-universitaire en CHU.

Les sciences « omiques » (om vient du sanscrit signifiant énormément grand)

La mise en commun des informations contenues dans les dossiers des malades, des critères d’imagerie, dans les publications scientifiques.

Le séquençage complet et mise en bases de données collectives du génome du patient, de ses cellules immunitaires, de sa tumeur.

Je dois aussi parler :

  • de la génomique fonctionnelle (de la séquence de gènes observée à son interprétation et aux fonctions de ces parties du génome)
  • des données de l’immuno-histo-chimie et des propriétés immunologiques des tumeurs ;
  • données de la pharmaco génomique aux données de la pharmaco génétique à l’efficacité thérapeutique ;
  • des caractéristiques génomiques des tumeurs à l’immuno-stimulation spécifique dirigée contre les cellules tumorales (onco-immunologie)
  • des données et mise en commun des digits de l’imagerie radiologique numérisée, de la résonnance magnétique nucléaire, des imageries fonctionnelles des organes, …

Les coûts et l’accroissement exponentiel des dépenses de diagnostic et de thérapeutique médicamenteuse sont considérables.

Il en résulte l’augmentation de durée de vie et la consommation médicamenteuse.

La Médecine de la Personne

Elle existe avant et indépendamment de la médecine de précision.
Elle peut et devrait contribuer à y faire recours sans lui donner une priorité excessive.

« Il n’y a pas de médecine sans récit »

Le récit exprime, sans les dissocier, les considérations psychologiques, familiales, sociales, citoyennes et les troubles à connotation médicale.

Il n’y a plus de place, aujourd’hui, pour les patrons d’autre fois, pressés, autoritaires, arrogants, exigeant des faits précis et vitupérant : « On ne vous demande pas de raconter votre vie ».

Rita Charlton : « La connaissance non narrative tente d’éclairer l’universel en transcendant le particulier » ; « La connaissance narrative, en entendant les individus aux prises avec les conditions de l’existence, tente d’éclairer ce qu’il y a d’universel dans la condition humaine en révélant les particularités de ces personnes ».

La description de l’interrogatoire c’est prendre le temps de laisser parler mais être capable aussi d’entendre.

Il y a des liens entre les données symptomatiques et la conduite de l’examen physique :ex :l’explicitation des signes observés et recueillis et le dialogue sur les prescriptions des examens complémentaires, l’évaluation partagée du rapport entre les risques de souffrance et les bénéfices attendus.

Enfin laisse-t-on la place à la participation du patient à la démarche diagnostique ?

On se pose la question du consentement éclairé et comment dévoiler la « vérité ».


Cure, care et « take care »

Les coûts exposés : le temps passé par les soignants.

En conclusion, la médecine de la personne ne saurait exclure la médecine de précision mais elle doit en être la prescriptrice et coordinatrice. Elle doit donner la priorité à la recouvrance du bien-être.

 

Doyen honoraire et professeur émérite de la faculté de médecine de Créteil, Bertrand Weil est membre du comité consultatif national d’éthique au titre du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche depuis 2009. Ses activités scientifiques ont concerné les domaines de l’immunologie, de la grossesse et des toxémies gravidiques, celui des glomérulopathies et de la prévention des maladies rénales chroniques, de l’immunologie de transplantation.
Il est l'auteur avec S.-D. Kipman de "Médecine psychosomatique : un mythe devenu réalité", éd. Doin (2008).


Actualités

Prix Esculape 2016

Chaque année, de nombreux prix littéraires sont distribués et la saison littéraire ressemble souvent à une course au prix. Or, il s’agit pour l’OFMP non seulement d’une «impérieuse nécessité», comme on dit ; mais aussi d’un pôle d’activité central, essentiel, révélateur de nos objectifs. Seuls des écrivains, des auteurs littéraires, des créateurs de verbe écrit et transmissible sont à même de nous apporter les idées dont nous avons besoin pour modifier, renouveler les mythes qui agissent sur nous. Les créateurs littéraires nous offrent une façon de voir et donc d’exprimer des problèmes complexes, en lien avec la santé en ce qui nous concerne, qu’aucun rapport, qu’aucune observation médicale, qu’aucun essai d’un expert en telle ou telle matière ne peut exprimer avec tant de richesse.

Les œuvres littéraires ont cet avantage de nous obliger à écouter, à lire donc en se laissant aller aux émotions qu’ils déclenchent. C’est dans la mesure où nous sommes touchés par un livre que nous l’apprécions, qu’il nous pousse à réfléchir. Seuls les créateurs peuvent donner une idée de la complexité, alors que les experts que nous sommes, bien au contraire, simplifient pour mieux classer. A force de simplifier, de rationaliser, on risque de tomber dans des formes répétitives et automatiques, sinon automatisées. «Il nous est impossible de PENSER à quelque chose que nous n’ayons pas auparavant SENTI par nos sens, externes ou internes» écrit David HUME (Enquête sur l’entendement humain 1748).

Le prix se place délibérément sous le signe d’Esculape. D’abord Esculape est une adaptation francophone de l’Aesclepios grec, francisation qui date de Boileau (1690). Voilà pour la francophonie. Esculape est le maitre d’une médecine «divine», c’est à dire celle d’un dieu (au milieu du polythéisme grec) et d’une caste : celle des Asclépiades. Nous ne sommes ni des dieux, ni des demi-dieux ; nous ne manquons pas de maitres, de guides, de modèles. Mais cette dimension «divine», que nous appellerions aujourd’hui humaine, nous l’avons sans doute perdue au profit des technocrates plus hippocratiques, et pas plus scientifiques que nous. Mais cette dimension est extrêmement présente chez ces interprètes que sont les écrivains. Nous avons nos patrons (comme disent les couturières) - ce sont par exemple les essais que nous publions sous le sigle « OFMP » (série médecine de la personne chez John Libbeys ed.), le premier étant «cinq questions à la médecine de la personne»).
Les littéraires sont , d’une certaine manière, nos prophètes : à travers leurs approches diverses, leurs styles divers, ils nous montrent que les choses, ce que les uns ou les autres faisons ou sommes appelés à faire, de manière répétitive, automatique, routinière,  peut être transcendé, magnifié, remanié, repensé.

Pour rien au monde, nous ne saurions nous passer de cet apport ouvert, offert, dans toutes les bonnes librairies (comme à Poitiers la librairie «La belle Aventure qui soutient cette initiative depuis le début) et qui est le symbole de l’ouverture au monde, l’appétit du monde, le besoin de nourriture nouvelle qu’est le prix Esculape.

C’est pourquoi nous n’en appelons pas aux grands auteurs : nous voulons pratiquer une médecine, des soins de notre temps, dans le cadre, technique, scientifique, légal culturel, politique qui est le nôtre. Le livre élu est, et sera, un livre paru dans l’année, et en langue française, serait-ce d’ailleurs par traduction. Pour ce faire, nous réunissons un jury constitué de membres de l’OFMP, et de personnalités du monde de la littérature.  Nous remercions Christine Drugmant, libraire de haut vol, qui a accepté de nous épauler, mieux, de participer. Concrètement, tout au long de l’année, le jury recense et reçoit des livres répondant à ces critères, à ces pré-requis vagues : le lien avec la médecine et le soin n’est pas toujours évident ; le lien avec la souffrance déclenchée par une cause physique ou circonstancielle, le dérèglement des sentiments est toujours présent. N’y figurent pas les ouvrages de technique ou de réflexion médicales ou paramédicales par des auteurs soignants eux même. En tout état de cause, les délais d’envoi courent du premier septembre au trente et un août de l’année suivante. Et nous tenons, nous aimerions à la fois à tenir au courant les membres de l’OFMP, ceux qui lisent la lettre de l’association (www.ofmp.fr) des livres reçus, afin qu’ils puissent nous relancer. De plus, les livres reçus et sélectionnés peuvent faire l’objet d’une analyse dans la lettre de l’OFMP, qu’ils soient gagnants ou non, en informant le public de cette élection, avec l’aide des services concernés de l’éditeur, en provoquant, dans quelques librairies des présentations et des signatures du livre. Mais il n’y a pas de limite autre a cette participation et pour conclure, parce que l’OFMP se veut scientifique, citons encore D. Hume : «Donnez libre cours à votre passion de la science mais faites que notre science soit humaine».

Simon-Daniel KIPMAN


Conférence OFMP le 20 octobre à 20h30 à l’Espace Mendès France, Poitiers 

Affiche conference

Accès libre et gratuit pour tout public concerné par le soin à la personne, soignant, famille, patient, chercheur.
La conférence sera précédée de l’AG de l’OFMP de 16h à 18H pour toute personne intéressée par la médecine de la personne


Thème : Ethique des corps et relation face à la vulnérabilité

Que  mobilisons en nous et qu'est-ce qui  traverse la relation de soin, face à la personne vulnérable

(formation, psychisme, morale, convictions, volonté ou fureur de guérir) ?

 Qu'est-ce qui se trame et se lie pour avoir une visée de bon soin ? Ce qui est valable pour des aidants ou professionnels et famille.

Intervenants :

- Dominique-Alice Decelle, psycholosociologue et psychanalyste, auteur de "Alzheimer, le malade, sa famille et les soignants" (Albin Michel 2013)
Mme Decelle assure depuis 20ans la formation d'équipes soignantes spécialisées dans l'accompagnement des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer. Forte de son expérience auprès des malades et de leur famille, elle donne des éclairages théoriques et cliniques précieux.  Elle anime des groupes d'analyse centrés sur les pratiques professionnelles et anime des groupes Balint depuis de nombreuses années.

- Dorothée Legrand, chercheur en philosophie, Archives Husserl, CNRS, Ecole normale supérieure, Paris Sciences et Lettres, Research University
"L’autre est séparé de moi ; notre séparation l’un de l’autre est irrémédiable, voire inconsolable ; elle est aussi nécessaire : séparé, je peux être sensible à l’absence de l’autre et donc à la singularité de chacun ; séparé, le corps sensible est corps parlant, car ce n’est que séparé que je peux adresser ma parole en réponse à son écoute. Notre séparation, la distance irréductible entre un sujet et un autre est un espace de rencontre qui peut ouvrir au-delà de soi, espace qui peut ainsi ouvrir l’enfermement en soi du sujet souffrant. Dès lors, il s’agit de cheminer vers une pensée et une pratique de la rencontre clinique dont l’éthique ne répond pas tant à un commandement moral qu’à une exigence de la vulnérabilité sensible : éthique des corps."
 


Une journée CRAA et Observatoire francophone de la Médecine de la Personne
(sous la Présidence de S.D. Kipman)

le 17 Novembre au Conseil du Département à Bordeaux (amphithéâtre Robert Badinter)

sur le thème

"Pas de vie sans conflit, pas de soin sans conflit : comment s’en sortir ?

ou « des conflits et de leurs résolutions »

ARGUMENT

«  Le monde qui nous entoure, et auquel nous participons est envahi par la violence de conflits multiples : des conflits inconscients et intimes, aux bruits de guerre, en passant par les conflits professionnels et interpersonnels. La mécanique des conflits intéresse donc au plus haut chef les malades et les soignants, tant à cause des conflits qui émergent autour de la maladie d’une personne, que de ceux que révèlent la maladie elle-même.

 

Orateurs pressentis

Stephane Audoin-Rouzeau (Paris), historien

Pr Pascal Henri Keller (Poitiers), psychanalyste

Dr Simon Daniel Kipman (Paris), psychiatre, psychanalyste

Pierre Marie Lincheneau (Bordeaux), psychologue clinicien

Gérard Ostermann (Bordeaux)

Pr Didier Sicard (Paris) sous réserve

Valérie de VALMONT (Clermont-Ferrand), avocate et psychanalyste

Joseph Bourriaud (Brest)


A lire

 

Vient de paraître chez Médiaspaul

Guérir est humain

pour une prescription de la relation

par Paul Grand'Maison et Jean Proulx

Livre proulx

 

Patients et soignants partagent aujourd’hui le désir d’une approche profondément humaine de la santé comme de la maladie. Le patient est convié à miser sur ses propres forces de guérison, puisant au sens de sa vie et de sa souffrance, à sa confiance et à son désir de vivre. Son médecin est appelé à en prendre soin comme d’une personne à part entière, refusant ainsi de se limiter à la conception étroitement scientifique de sa profession qui prévaut trop souvent. Science mais aussi relation, la médecine est en effet le lieu d’authentiques rencontres propres à transformer intérieurement le soignant. 

Les auteurs de ce livre nous invitent à un regard croisé sur la souffrance à partir de leurs expériences respectives de patient et de médecin. Leur réflexion à deux voix s’adresse à ceux que la maladie éprouve comme à leurs proches, au personnel soignant comme aux étudiants et aux facultés de médecine. Elle saura convaincre qu’au cœur de l’épreuve et dans l’espoir de la guérison, l’être humain a un riche éventail de cartes à jouer.

Paul Grand’Maison est médecin de famille. Il a occupé de nombreux postes de direction à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke et a reçu plusieurs prix nationaux pour sa contribution à l’éducation médicale, dont le Prix du président de l’Association des facultés de médecine du Canada. Sur le plan personnel, il a accompagné son épouse atteinte d’un cancer durant près de 10 ans.

Philosophe et écrivain, Jean Proulx est l’auteur de plusieurs essais sur le sens de la vie, dontÉcoute en toi cette sublime musique(Médiaspaul 2014). Son propos s’enracine ici dans son expérience passée de la maladie.

 

Guérir est humain
de Paul Grand'Maison & Jean Proulx • Médiaspaul               
ISBN 978-2-89760-049-5 • 244p. • 26,95$

Contact : Denis Guérin – 514-322-7341 poste 2236    presse@mediaspaul.ca

Rubrique « lire, à lire, à relire»

Par Simon-Daniel KIpman

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Sommes nous bien traitants avec nos enfants ?
sous la direction de Catherine Zittoun, collection polémiques, éd. Doin, 2015, 298p.
 

Catherine Zittoun (introduction p. XVII) affirme que « dans les sociétés occidentales » l’enfant  « est au centre de toutes les attentions ». C’est ce que nous nous disons, parents, professionnels de l’enfance, parfois politiciens. C’est ce que nous faisons semblant de croire quand, citoyens, nous invoquons des lendemains qui chantent ou des emprunts que supporteront les générations futures. Mais ce n’est peut être pas si vrai que cela : le profit immédiat, la concurrence généralisée, le souci du PIB, de la compétitivité, ou du chômage, ou des retraites font-ils preuve d’un grand souci des enfants nés ou à naitre ?

La grande réforme de l’éducation nationale, annoncée par le président, rêvée par V. Peillon est-elle en marche ou en berne ?

Et surtout, le souci de l’enfant n’est-il pas plus important ailleurs : en Finlande ou en Hollande , avec leurs expériences pédagogiques impressionnantes ; en Chine même ou surtout en fonction du rituel de l’enfant unique, et peut-être du culte des ancêtres qui fait porter une grande responsabilité aux futurs adultes dont ils ont la charge ?

Les familles françaises sont elles prêtes à s’endetter pour que leurs enfants fassent de bonnes études ? (je ne dis pas, bien sur, que c’est une bonne chose, trop attaché que je suis aux services publics)

J’ai vécu les immenses progrès réalisés pour aider, soutenir, insérer les enfants malades et handicapés dans la société et, comme on disait alors, les « dé-asiliser ». Mais, comme dit la publicité, cela s’était avant, avant que les collèges et lycées, fussent-ils de service public, ne sélectionnent les meilleurs élèves, pour leurs statistiques sans doute. J’ai longuement participé au formidable travail des juges pour enfants pour n’être pas heurté de les avoir vus aussi vilipendés lors d’un précédent quinquennat.

Bref, on parle de bientraitance, mais sans doute s’agit-il – comme pour les personnes âgées - d’un des artifices pour masquer la maltraitance ambiante. Comme pour les personnes âgées on va chercher des responsables : à savoir, des professionnels mal formés et mal payés, les parents et la perte de repères identitaires religieux ou nationaux,  le melting pot culturel et social.

Dans une société inquiète, malade même, l’enfant passe au second plan, à moins d’être utile a quelque chose : les enfants n’allaient pas à l’école pour travailler aux champs et remplacer les hommes absents (sous Pétain). Ils n’y vont pas davantage pour devenir enfants soldats ou petites mains d’industries minutieuses. Au mieux, ils seront utilisés comme des relais de consommation (jeux vidéo, marques de vêtements, smartphones, etc.)

C’est avec ces présupposés que j’ai lu ce livre question. Si la question reste ouverte, on ne peut qu’être ébloui par la multiplicité des approches et des points de vue, et des expériences relatées.

Au-delà du jugement moral, en bien et en mal, qui reste du niveau du préjugé, force est de constater que la «  bientraitance est bien une question de normes » ( p. 119) et que celles-ci sont, bien entendu soumises et dictées par les intérêts (p. 121) des adultes « d’où vient notre penchant à la maltraitance » (p. 141). Nous y sommes conditionnés par notre histoire personnelle, par des pressions collectives, culturelles et par les exigences de la situation. L’enfant, le jeune devient sinon un ennemi, du moins un danger pour notre situation actuelle : situation de parent, d’amant (jaloux des enfants), d’adulte qui tient à sa place, de vieux confronté à ses rejets.

Je ne sais pas si on peut « se défaire un par un » de « tous ces conditionnements » (p. 149) mais on peut sans doute les limiter, les modérer en mettant en avant d’autres poussées, pulsions, tout aussi naturelles d’ailleurs, qu’on les appelle attachement, empathie, contre transfert, mais aussi altruisme, solidarité, fraternité, sens de la justice, du collectif, etc.

Quand S. Bouquet-Rabhi s’interroge : « l’éducation des enfants est elle bienveillante ? », elle sait bien :

  • qu’il n’y a pas de réponse univoque ;
  • que toute éducation est forcement assortie de contraintes, de limitation de la liberté etc. ;
  • et que c’est  de NOTRE choix (moral ? éthique ? politique ? intuitif  ?) que dépend le fait de verser soit du coté de l’enfant-roi   (serait-ce une injure dans un milieu républicain ?) ; soit du coté de l’enfant martyr (gare à la commisération et à la victimologie) ;
  • que le maitre-mot reste alors celui d’adaptation ;  dans quelle mesure pouvons-nous nous  adapter aux enfants que nous rencontrons ; dans quelle mesure pouvons les aider à se réaliser et à s’adapter à nos normes, nos habitudes, nos idées toute faites.

 

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