La lettre de l'OFMP : n°1 - Juin 2014

« Donnez libre cours à votre passion pour la science…mais faites que votre science soit humaine » David Hume (Enquête sur l’entendement humain – 1748)

Editorial

  par S.-D. Kipman
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Sommaire

  • Editorial de S.-D. Kipman
  • La médecine de la personne vue par un médecin généraliste. J. Maclouf
  • Bilan du congrès sur la médecine de la personne
  • Projets de l’OFMP

De la médecine et des personnes

Lorsque nous parlons de la médecine de la personne, bon nombre de collègues, d’amis même, nous disent : « Et alors ! C’est ce que nous faisons depuis toujours », « Ce n’est pas une révolution », « Vous tombez dans un consensus mou » ou seraient invoqués en vrac la gentillesse, l’humanisme, l’aide aux plus démunis, la bienveillance,… Certes, comme beaucoup l’ont pensé, il ne s’agit pas de soutenir et de prôner le contraire (bien que la mode soit aux dénonciations et aux oppositions systématiques). Nous n’allons pas plaider pour la méchanceté, la déshumanisation, ne pas considérer les malades comme des victimes de la maladie, ou la malveillance ou la méfiance systématique. Ce que prétend le mouvement d’idées de la médecine de la personne, c’est que, si toutes les qualités innées que l’on souhaite aux soignants, tout ce qui concerne la vocation ou l’engagement, toute la bénévolence requise soient, enfin passées au crible de la rigueur scientifique. Pour le dire autrement, attention, disponibilité, absence de jugement social et moral : tout cela fait partie de la panoplie du soignant. Tout cela renvoie à deux notions largement diffusées, mais plus rarement appliquées : la vocation, et la relation d’aide. On ne peut pas ne pas voir combien ces deux notions, qui ne font l’objet d’aucune recherche et d’aucun enseignement logique, sont infiltrées de pensée religieuse, morale, et d’une sorte d’absolutisme idéologique
La lettre n'a pas pour but de publier des articles, c'est un outil de liaison, d'information. Cependant certains textes écrits par des soignants sont des bons supports de discussion, ce que nous recherchons. Nous publierons ainsi des écrits, des réflexions, qui susciteront des commentaires. Il s'agit dans ce texte de montrer une approche généraliste, multifactorielle, donc complexe. Cette approche généraliste est indispensable à tous les soignants quelle que soit leur spécificité. Enfin nous sollicitons des témoignages de soignants.

La médecine de la personne, le médecin et l’annonce

par Jean Maclouf, médecin généraliste
« Le médecin aussi est une personne » « Soigner c’est vivre l’AFFECTION »

Qu’est-ce qu’un médecin ?

Nous avons, vous avez tous une image du/des médecins en fonction de vos propres rencontres. L’un sera le soignant des petits bobos, l’autre vous aura accompagné tout au long de votre vie personnelle et/ou familiale, celui-ci ne sera que le technicien de tel ou tel organe, ou le porteur de mauvaise nouvelle, celui-là vous aura sauvé la vie ou en aura amélioré le confort, voire été le témoin, le passeur d’instants privilégiés heureux ou malheureux ou encore ce dernier vous aura maltraité de multiples façons.

Dans cette rencontre patients-médecins, il y a des acteurs façonnés de part et d’autre par leur éducation, leur formation et une notion trop souvent négligée : leur propre histoire personnelle. Le médecin n’est pas un simple technicien mais aussi un être pensant, souffrant, aimant, vivant hors de son cabinet. Le médecin est formé, et surtout de plus en plus formaté dès le redoutable concours de première année basé sur des Questions à Choix Multiple (QCM) : un symptôme conduit à une question puis une autre jusqu’à une réponse par oui ou par non. Par contre on apprend très peu au médecin à se poser des questions autres que celles menant à un diagnostic et surtout à bien entendre/comprendre les interrogations, les inquiétudes de ses patients que l’annonce induit. L’annonce, une annonce ou des annonces ? Il faudrait une conduite exemplaire, une réponse adaptée à chaque cas ; il y a même des séminaires pour l’annonce-de-la-maladie-grave. Mais de qui parlons-nous : d’un patient, de tous les patients ? D’un médecin, des médecins ? Un médecin qui sera toujours le même ? ou un médecin qui aura un vécu différent tout au long de sa carrière, qui aura peut-être ou non éprouvé dans son propre corps ou auprès de ses proches, LA ou des maladies ? Il faudrait que le médecin soit un technicien parfait, toujours au mieux de sa forme ; mais à quel moment de sa propre histoire cela survient-il ? Dans quel contexte de fatigue ou de ses tourments personnels va-t-il gérer l'Annonce ? On parle souvent ci et là de la «neutralité bienveillante» du médecin mais celui qui a perdu un proche de la même maladie, qui en connaît les étapes sera-t-il vraiment neutre ou à l’inverse indifférent de la souffrance de l’autre ? Mon expérience personnelle est-elle transposable ? Ma non-peur de l’anesthésie par exemple doit-elle être universelle ?

Quand commence l’annonce proprement dite : quand on me confie le motif de la consultation ? Au moment des doutes lors de l’examen? Lors de la confirmation ? Quand cesse-t-elle ? Les maladies évoluent et il faut parfois procéder à de nouveaux ajustements : par exemple entre la suspicion d’un cancer, sa confirmation, puis les complications éventuelles, il y a au moins 3 étapes donc 3 annonces différentes. Quel regard, quelle détresse, quelle angoisse ressentie au moment où je vais toucher, palper, écouter, voir ? Je sens les yeux qui me scrutent, la respiration qui est autre, la transpiration qui perle, le silence, les silences… et j’essaie de recevoir toutes ces questions muettes. Comment le patient entend-il ? Combien de répétitions faudra-t-il pour que la réalité s’ancre pour que les gens acceptent l’avant/l’après, les incertitudes (c‘est aussi ça l’annonce). Il y a les étapes connues de déni, de renoncement de colère, d’adaptation qui sont là –ou pas. Il faut aussi du temps pour entendre, pour comprendre. Le devoir de dire ? Le droit à savoir ? Mais qu’est-ce que j’en sais moi ? Un signe assez anodin pouvant s’avérer dramatique ou l’inverse. Comment saurais-je ce qu’il/elle est capable d’entendre, de comprendre ? La connaissance de l’individu n’est jamais totale : qui ai-je aujourd’hui en face de moi dans cette adversité soudaine ? A quelle histoire cela renvoie l’individu ? Quelle est sa représentation ? Combien d’histoires tues sont révélées à l’occasion de… Le médecin est faillible dans son diagnostic, faillible dans son empathie, fragile parce qu’avant tout humain ; l’expérience ne permet pas toujours de savoir garder la juste distance, la relation médicale est aussi une relation affective. Il faut, me disait un professeur d’anesthésie-réanimation, répéter au moins trois fois pour être entendu ; même si des témoins peuvent attester que toutes les informations ont été bien délivrées d’emblée (délivrées pour qui d’ailleurs) ? Parfois, c’est des mois après, lorsque le maelström des soins médicaux sera un peu calmé que l’annonce pourra être intégrée. Chassé-croisé des évitements de langage : du médecin ou du malade qui des deux ne prononce pas le mot cancer ? L’annonce à qui : au sujet ? à sa famille ? Et quoi dire qui soit éclairant sans violer le sacro-saint secret médical (l’intimité) ? Le messager de mauvais augure, celui que l’on sacrifiait autrefois lors des sinistres nouvelles, le bon médecin devient subitement l’objet de la colère, du rejet, celui dont on se détourne parce qu’inconsciemment, archaïquement c’est lui qui est responsable de la maladie. La réalité est insupportable on transfère son refus sur le messager lui-même, c’est le mauvais médiateur qu’à défaut de tuer on abandonne. Et c’est très douloureux pour le médecin

Enfin, l’annonce, me permet à moi-médecin, de me sentir parfois du bon côté de la maladie. Et d’ailleurs cette annonce qui fait peur conduit nombre de médecins dans le déni pour confirmer que « le soignant c’est moi, le malade c’est l’autre ».

Bilan du 1er congrès francophone sur la Médecine de la Personne

par Brigitte Greis
Le congrès s’est déroulé à l’Espace Mendès-France, les 28 et 29 mars 2014. 130 personnes dont 21 intervenants ont participé aux échanges et débats qui se sont avérés animés et enthousiastes. Toutes les compétences soignantes étaient représentées (universitaires, médecins, psychanalystes, infirmiers, aides soignants, personnels administratifs).

Le professeur Didier Sicard, auteur du « Rapport sur les fins de vie » et le professeur Roger Gil ont ouvert la séance par des interventions remarquables par leur dimension humaine et offrant de nombreuses pistes de réflexion sur la médecine de la personne. Puis des soignants du réseau gérontologique, une association de patients contre l’obésité et un représentant de l’ARS ont exposé leurs pratiques et leur organisation au niveau local.

La table ronde et les ateliers ont abordé les thèmes suivants :
  • l’annonce/le handicap et la personne,
  • la science/la technique et la personne,
  • la fin de vie et le grand vieillissement,
  • la formation.
Ce congrès a suscité un fort intérêt ainsi que des débats vifs et intéressants, notamment sur les thèmes de l’annonce de la maladie et sur la fin de vie, montrant par là les interrogations et les attentes des soignants. Il a été un coup d’envoi et un formidable accélérateur de projets.

A la suite des exposés des rapporteurs sur les échanges très animés des ateliers, M. Kipman a présenté une synthèse des travaux et fait des propositions d’avenir : ateliers et 2ème congrès à Poitiers en 2015. Tous, individus ou associations sont conviés à participer à cet effort qui montre combien cette médecine de la personne est susceptible de redonner espoir et force aux malades et à tous ceux qui s’en occupent.

Les futurs ateliers pourraient porter sur les thèmes qui ont suscité un fort intérêt de la part des participants comme l’annonce de la maladie, le handicap, le vieillissement, le pronostic et la formation. L'OFMP ambitionne par ailleurs de travailler en synergie avec d’autres associations et praticiens de la médecine de la personne ainsi qu’avec le Collège international de la Médecine de la Personne. Il est envisagé l’attribution d’un prix littéraire annuel sur la médecine de la personne pour lequel l'OFMP sollicite des contributions écrites.

Les projets de l’OFMP

  • des ateliers sur les thèmes traités au congrès sont en cours d'organisation à Paris, Poitiers, Genève
  • les éditions John Libbey proposent d'éditer deux ouvrages par an sur le thème de la médecine de la personne.
  • le prix de l'OFMP sur des publications littéraires sera attribué lors du prochain congrès
  • le congrès international de la médecine de la personne se déroulera en novembre 2014 à Buenos-Aires et l’OFMP y sera représenté.