La médecine de la personne

Interventions et témoignages de Pro. B.weill et Prof. N. Montgrain sur la médecine de la personne

La médecine de la personne différenciée de la médecine personnalisée par B.Weil, contribution au 2ème congrès de l'OFMP en nov 2015 à Poitiers

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Témoignage  du professeur Noël Montgrain md. FRCPC, FAPA, psychiatre et psychanalyste, professeur émérite

Equipe et cancer montgrain 1Equipe et cancer montgrain Cancer et fatique montgrain 3Cancer et fatique montgrain 

 

 

Journée de la santé 7 avril 2016

Ce matin du 7 avril , j'écoute, comme d'habitude la radio. France culture pour être précis. J'y apprend que c'est ce jour la journée nationale de la santé. 
Bien sûr on y entend des réflexions très pertinentes   sur la dégradation de ce qu'on pourrait appeler les "conditions de santé". Certaines fleurent bon la nostalgie des organisations et scissions du temps passé : hôpital/libéral; proximité/efficacité ; taille humaine et regroupements… Et je me fais deux réflexions à ce sujet.
- l'une que l'OFMP, faute d'une organisation plus serrée du recueil d'information (ce qui est  un comble pour qui se veut "lanceur d'alerte") a loupé le coche, ou nous eussions pu affirmer nos positions.

-l'autre qu'il faut sortir des vieilles querelles pour trouver ou retrouver une doctrine de la médecine qui s'appuie davantage sur des notions scientifiques, que sur des réactions politiques et émotionnelles à telle ou telle pratique ou de pression de sous-groupes ; ou à tel ou tel positionnement vis à vis des économies à faire ; ou à des facilités organisationnelles.
Et force est de constater que :
- si certains d'entre nous se posent ces questions depuis longtemps (je me souviens des longs débats sur la sectorisation psychiatrique ou sur l'évolution de carrière des libéraux, ou bien avec les carrières hospitalières), L'OFMP est un cadre idéal pour nous reposer ces questions sans principes a priori à privilégier.     

- que nous ne sommes pas encore prêts à offrir des lignes directrices, des principes permettant aux décideurs de prendre des décisions en connaissance de cause (encore que connaissance et administration ne fassent pas toujours bon ménage: les objectifs ne sont pas les mêmes).


Mais nous n'en sommes pas loin, et j'espère que nous pourrons, dans les mois qui viennent, en présenter une première monture.

SDK avril 2016

 

 

 

Une histoire vraie : d’une annonce l’autre…

par Dr Eloy Piketty, médecin généraliste

Photo Piketty

 

C’est dans le cadre du second congrès francophone de la médecine de la personne et lors d’une table ronde de discussions autour de l’annonce en médecine avec le Dr Laurent MONTAZ et Brigitte GREIS que me sont venues ces quelques réflexions.

Une histoire vraie : d’une annonce l’autre…

D’abord une histoire clinique vécue qui me fait toucher du doigt le fait que les annonces sont de diverses gravité, que les annonces vont dans divers sens du soignant au patient ou inversement, que plein d’annonces se font sans nous : le patient et ses proches passant leur temps à s’annoncer plus ou moins explicitement des informations décisives pour leurs biographies. En général l’annonce d’une mauvaise nouvelle en appelle plein d’autres et représente un tournant décisif dans la biographie du patient d’une part et dans la relation de soins d’autre part.

Je me souviens de Stéphane 43 ans marié depuis dix ans avec Paula dont le couple a deux enfants 10 ans et 5 ans. Lire l'article d'Eloi Piketty


De la psychiatrie personnalisée à la médecine de la personne

 

Affiche 5

 

L’Observatoire francophone de la médecine de la personne :  une ouverture vers de nouveaux espaces

Dr Simon-Daniel KIPMAN[*]

 

La médecine de la personne existe, en tant que concept désormais institutionnalisé depuis peu, depuis quelques années, mais elle a une histoire qui remonte aux années deux mille, et dans laquelle les psychiatres eurent un rôle prépondérant. Retracer cette courte histoire et la relier à celle de la psychiatrie, et en particulier à celle de la psychiatrie française, me paraît un préalable indispensable tant pour comprendre de quoi il s'agit, que pour exposer les toutes nouvelles réalisations francophones dans ce domaine.

  1- La  médecine de la personne a pris la suite du programme pour une psychiatrie  de la personne lancée par le Professeur Juan Mezzich, quand il était président de l'Association Mondiale de Psychiatrie (WPA). Un important travail sur la clinique psychiatrique, et donc sur les classifications en psychiatrie a accompagné ce programme.

 Plus tard, Juan Mezzich a organisé des conférences annuelles de médecine de la personne, avant de fonder un Collège International de Médecine de la Personne qui comprend les principales associations internationales comme l'Association Mondiale Médicale, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), l'Alliance internationale des organisations de patients, le Conseil international des infirmiers, le Conseil international des travailleurs sociaux, la Fédération mondiale pour la santé mentale, la Fédération internationale d'étudiants en médecine, des associations européennes, et désormais l'Observatoire francophone de la médecine de la personne… Ce collège organise tous les ans un colloque dans les locaux de l'OMS à Genève, et maintenant un congrès international à Zagreb en novembre 2013. Il a aussi maintenant une revue-titre.

 Dès le début, les Français y ont donc eu une place et un intérêt particulier.

2- De la psychiatrie à la médecine de la personne, il n'y avait déjà qu'un pas.  Brisset ne disait-il pas que le psychiatre est un « généraliste de la psyché » ? N'avons-nous pas toujours insisté sur notre place au sein de la médecine, plutôt d'ailleurs que sur une concurrence avec les psychologues ? Le pas a été franchi par Juan Mezzich, mais les psychiatres français ne pouvaient que suivre...

Au fond, la psychiatrie de la personne, la médecine de la personne existaient bien avant que la psychiatrie ne naisse en tant que spécialité autonome. Mais on oscillait entre une bénévolence, une bienveillance proche des bonnes œuvres, et une attention toute particulière à la personne en difficulté. La psychiatrie s'occupait des fous, la médecine des malades, qui, on le sait bien, étaient bien souvent confondus avec les pauvres, les indigents ou, de nos jours, les dépendants.

 La dimension collective n'apparaissait pas, ou apparaissait ailleurs dans des soucis de santé publique, sans lien direct avec cette prise en charge individualisée : on élargissait les rues pour ralentir les épidémies – et faciliter les charges de cavalerie, comme le fit le baron Haussmann - mais on confondait bonne sœur, infirmière et cantinière...

3- L'extraordinaire dégradation de la médecine, de la recherche, de la formation, des moyens en médecine a poussé :

-        à prendre en compte des groupes comme support de réflexion : pour les psychiatres, le rôle du Syndicat des Psychiatres Français dans l'élaboration d'une pensée psychiatrique, en relation directe avec les réflexions et les recherches du moment, me semble avoir été un stimulateur efficace ;

-        à essayer de comprendre que les approches les plus actuelles sont pluridimensionnelles, et que, organisé ou non, c'est toujours un groupe qui est ou se forme autour du malade (proches, aidants naturels, aidants professionnels comme un réseau mouvant, centré sur le malade et sa personne, et sans limites claires parce que toujours en mouvement et circonstanciel).

[*] Psychiatre, psychanalyste
Président d’honneur de l’Association française de Psychiatrie
Président d’honneur du Syndicat des Psychiatres français
www.simon-daniel-kipman.com

La médecine de la personne - Porter soin

bosch-jardin-des-delices-1504-1-1.jpgJerome Bosch : Le jardin des délices

L’humanité produit de la singularité, de la  pluralité, l’homme est complexe et face à la maladie, sa complexité est exacerbée, mise à jour et active. On ne peut donc, porter au travers d’une technique, même la plus évoluée et cependant utile, par des soignants  seuls, cloisonnés dans leurs compétences, si chevronnés soient-ils, les plus dévoués soient-ils, le soin au patient,  dans un cadre  régi par les protocoles sans singulariser ce patient en soin par des soignants aussi sujets et singuliers. Nous avons besoin de reconnaître la pluralité des individus pour avancer au travers des contraintes économiques, des techniques,  dans un contexte social qui unifie l’individu et puis le perd comme être en soi dans un souci d’égalité sociétale. Michel Foucault disait qu’il n’y avait pas qu’un seul discours, pas qu’un seul langage, aucun langage ne peut être dominant et la vérité ne peut être qu’inscrite dans un processus d’évolution, de transformation. On a besoin de retrouver l’individu, tel qu’il est, tel qu’il veut être, tel qu’ il croit être, tel qu’il est en droit de décider pour lui-même, si on lui laisse la possibilité de se trouver sur ses lieux, selon ses origines, selon sa culture, selon ses croyances, parce que les êtres sont traversés par des tas de langages, comprendre alors l’être devient compliqué et le fait même de dire que l’ on comprend devient un processus incarcérant, comme aussi le soulignait Foucault, car que croyons- nous savoir de l’autre ? Quelle compréhension d’autrui peut-elle nous satisfaire ? Si nous ne nous comprenons pas, quel mensonge alors à nous-mêmes guide nos connaissances ? Jusqu’où mon besoin de connaissance peut-il aller ?

Nous sommes voués à vieillir puis à  disparaître et en liens les uns avec les autres, toujours en relation,  et dans la vie, et dans le soin. Nous sommes donc mus dans une quête de vie, parfois de survie, d’une nouvelle existence, voire d’essence, particulièrement dans la maladie, par la maladie et au travers de la maladie. Porter soin à une personne suscite donc une exigence essentielle, c’est avant tout de rencontrer cette personne grâce à l’implication que nous engageons de nous-mêmes, nous, soignants de toutes compétences, aidants multiples, famille et amis, pour renouer avec ce processus de transformation et de liens que traverse la personne, dans la maladie, dans ce souci d’autonomie et d’existence auxquelles elle a droit d’accéder et de vivre quel que soit l’ état de son corps, de sa culture, de ses origines, de son langage, de son histoire, de sa propre capacité à se prendre en charge.

 Tout soignant est aussi une personne, et le patient une autre, la médecine alors devient une rencontre où le soin devient un prétexte vers la guérison, vers le palliatif, vers un soutien ou une renaissance de l’être. Ce n’est pas rien. Henri Bauchau a travaillé dans son écriture, dans ses fictions et dans son travail de psychanalyste, sur la perte et le processus de transformation intime qui en découle. Il se passe quelque chose que tout effort économique, protocolaire, technique, ne peut inhiber sans provoquer le contraire de ce qu’ il recherche, de la souffrance, de la chronicité, de l’incompréhension, la spoliation de l’être à l’être.

 Qui peut savoir ce qui se passe pour cette personne, sur son « parcours cancéral » quand elle entend le médecin lui dire, en parlant face à son ordinateur et donc sans la regarder : « Bon, maintenant qu’est-ce que je vais vous donner comme protocole ?». Et cette autre à qui on demande en excès d’attentions assénées de culpabilités étouffantes : «Et vous, qu’est- ce que vous voulez que l’on vous fasse maintenant ? Que voulez-vous ? ». Le «maintenant» est un coup de machette.  Michel Foucault rappelle qu’on ne sait pas ce qu’est le désir, on sait juste ce qui nous fait plaisir. Alors quand il s’agit de prendre conscience de l’enjeu de la vie ou la mort, quelle voie l’être peut-il choisir quand en fait il n’y a plus le choix, que sa liberté, ou l’une de ses libertés, est liée à la transformation de son corps voire à la perte de sa vie ? Quel espace de création lui reste-t-il pour transformer la peur en un élan pour ne pas rester indigène dans sa propre histoire ? Le patient souvent s’échoue exsangue d’incompréhension sur les rives de la culture experte des médecins spécialisés qui assoient leur savoir et leur expérience sur une supériorité étanche et cloisonnée, où l’être n’existe pas, où l’espace vide de la relation, se remplit de fantasmes que seul l’être fragilisé par la maladie, vit au travers du processus de la dépossession qu’ entreprend la «prise en charge» médicale de son être décidant.

Etre décidant.

C’est un rappel, un appel, une reconnaissance de l’autre que nous nous devons de mémoriser, bien plus : rechercher dans une implication de soi dans la relation de soin, l’autre étant celui avec qui on entre en relation quel que soit le soin. Mais de notre mémoire interrogative sur l’autre, que mettons-nous en place  dans ce que nous recevons de l’autre et de son parcours de perte : face à son corps défaillant, face à des vécus perturbants, face à des pertes réelles de leur vie ou de leur entourage, ou bien de leurs origines ou encore de leur vie matérielle ? 

Nous avons à faire avec la perte. Nous aussi soignant, celle de l’autre et parfois du désir de porter soin par incompréhension ou difficultés de communication, par oubli de soi, par oubli de notre rôle, par oubli de l’être en soi qu’est l’autre, par oubli de ce qui se passe.

L’oubli dans la relation de soin est une porte cachée d’un parcours de sauvegarde, encore faut-il accepter de perdre, même en tant que soignant, et accepter de ne pas «  comprendre » car la personne est complexe.

Brigitte Greis
Infirmière libérale

De la médecine de la personne à l'observatoire francophone de la médecine de la personne

Le Collège international de la Médecine de la Personne

La France avait joué un rôle non négligeable dans l'émergence de la notion de médecine de la personne, et qu'en particulier les psychiatres français y avaient été et y restent importants.

Un mouvement d'idée ne peut s'élargir et survivre qu'en s'organisant et en répartissant les tâches entre ceux qui y participent.

Ce Collège offre un cadre et un support à toutes les organisations qui s'en réclament.

1- Pour nous  :

- il fallait rester proche du « terrain » ; il fallait qu'une organisation locale ou, comme on l'appelle dans les instances internationales, régionale, soit démocratique, et à support de clinique et de pratique quotidienne ;

- il ne fallait surtout pas que ce soit une association de plus, comme il en naît tous les jours. Je sais bien l'intérêt de telles associations, de telles chapelles : elles créent des postes de président de ceci ou de cela, et se transforment en groupe de pression pour faire valoir les idées de tel ou tel, en concurrence, bien sûr - et cela arrange souvent nos décideurs - avec les autres. Ce n'est pas dans ce sens que j'ai créé autrefois la Fédération Française de Psychiatrie, ce n'est pas pour cela que l'Observatoire francophone de la médecine de la personne est né.

 Le souci était aussi d'associer des acteurs de terrain à ce qui existe actuellement de sociétés, d'associations, de groupes divers, en respectant leurs habitudes et leur langue. D'ou l'idée d'un observatoire au service des personnes et des associations et groupes, et d'un observatoire francophone, au service de la langue et de la culture française, au-delà des frontières administratives.

2- L’Observatoire francophone de la médecine  de la personne (OFMP) est né en Janvier 2013. Pour simplifier la  démarche, voici un large extrait de ses statuts :

« Cette association a pour but de repérer les liens autour de la personne, de la personne avec les soignants, des soignants entre eux ; repérer la complexité de la personne caractérisée par son histoire, ses groupes de références, ses comportements actuels, ses choix ; rompre l’isolement du patient seul dans la maladie face à une médecine diversifiée et cloisonnée selon ses compétences ; respecter la volonté du patient dans ses choix et sa vie ; rompre l’isolement des soignants et autres portant du soin autour et pour la personne, par la personne. L’OFMP a pour objectifs de rechercher, de soutenir, faire connaître et discuter de toute initiative en matière de la médecine de la personne. »

 On peut noter que la médecine de la personne inclut la psychiatrie, mais aussi tous ceux qui y oeuvrent : psychologues, infirmiers, rééducateurs, etc. Les trois dimensions indiquées par son slogan : une médecine POUR une personne, qui évoque la médecine dite personnalisée, une médecine PAR des personnes, qui montre la dimension à la fois de l'investissement personnel des soignants et la dimension de formation spécifique que cela implique, et une médecine AVEC des personnes, liant la dimension collective de l'équipe, du service, du réseau, et celle plus large de la santé publique et de l'organisation des soins, dans toutes ses dimensions, y compris économiques.

 L'essentiel est sa double organisation :

  • d'une part un conseil d’administration, qui valide les choix du conseil scientifique et donne leur degré de faisabilité. Il comprend, outre les membres fondateurs et quelques personnalités extérieures, un poste pour chaque association ou groupe partenaire ;
  • un conseil scientifique constitué de personnalités désignées par le bureau et éventuellement indiquées par les associations partenaires. Sa mission sera de dire les tâches que l’OFMP pourrait accomplir et de les faire valider par le conseil d’administration. Mais aussi de mettre en place les commissions spécialisées dédiées à telle ou telle tâche, à tel ou tel secteur (Cf. infra).

 3- Son  rôle est donc de repérer et de faire connaître, voire de supporter, toutes les initiatives prises ici ou là, dans le monde francophone ou exprimées en français.

Ce rôle est d'autant plus important pour ceux que nous appelons partenaires: partenaires individuels, qui n'ont qu'à se signaler comme intéressés pour que nous discutions avec eux de ce qu'ils peuvent faire avec nous. Partenaires institutionnels, auxquels nous demandons de nous aider :

-        à repérer les initiatives intéressantes en les signalant au comité scientifique ;

-        à nous aider, à travers leurs liens avec leurs membre et adhérents, à les faire connaître ;

-        et à nous aider, soit en nous fournissant toute aide technique ou matérielle dont ils pourraient disposer, soit en participant à la mise en place des activités de l'OFMP, soit en faisant participer l'OFMP à leurs activités.

 4- Les premiers pas de l'OFMP sont encourageants : outre ses liens d'emblée avec les associations internationales, l'OFMP organise pour le premier trimestre 2014 le premier congrès francophone de la médecine de la personne, sur le thème « de la clinique à la théorie, de la théorie à l'organisation » (Poitiers, mars 2014). 

Quelques commissions commencent à fonctionner : personnes âgées, enseignement, éthique, mais nous n'en sommes qu'au début.

 Au fond, au point ou nous en sommes, après les demandes de subventions et d'aides diverses, en cours de traitement, après les offres faites à bon nombre d'associations et d’institutions, dont beaucoup sont encore en cours, c'est un appel à la fois aux « bonnes volontés », un appel aux expériences faites ou à faire, un appel à idées. Tout est encore ouvert...